Révolutions arabes : tout ça pour ça ?

par Hervé Pugi.

Prenant tout le monde par surprise, le Printemps arabe de 2011 a embrasé une région du monde où l’autoritarisme  a souvent été perçu comme l’unique solution à la question de l’extrémisme religieux. Un véritable souffle d’enthousiasme a nourri un brasier devant voir émerger des démocraties aussi respectables sur la forme que sur le fond. Las, les progressistes -à la pointe de la protestation mais divisés- ont vu sortir des braises encore fumantes des révolutions des partis religieux, organisés et revanchards, qui se sont emparés des rênes du pouvoir, que ce soit en Tunisie, en Libye ou encore en Egypte. De quoi regretter le bon vieux temps des dictatures ?   

Ils sont nombreux les gamins et autres adolescents à soupirer devant leur cahier tout en lançant : « ça sert à quoi d’apprendre l’Histoire ? » Hé bien, l’Histoire -jeunes gens- c’est ce qui permet de décrypter le monde actuel à partir du passé et même, véritable boule de cristal,  d’en prévoir son futur proche. De ce fait, on ne peut que s’étonner de constater que nombre de commentateurs avertis n’aient pas pris le temps de consulter quelques lignes sur le vieux grimoire des révolutions d’antan. Ceux-ci auraient pu en tirer quelques enseignements.
Tout d’abord, de même qu’un soulèvement populaire -aussi soudain puis-t-il être- est le résultat d’un processus aussi long que complexe, l’établissement d’une démocratie digne de ce nom dans un climat sain et apaisé réclame du temps et surtout une véritable maturation de la société. Ainsi, faut-il rappeler que la Révolution française de 1789 a fait chuter la toute-puissance d’un monarque absolu (Louis XVI, exécuté en 1793) pour finalement mettre sur le trône un Premier consul (1799) qui se proclamera lui-même Empereur (1804) sous les hourras de la foule. Soit un peu plus d’une décennie qui aura vu les sans-culottes faire l’expérience douloureuse et compliquée d’un nouvel ordre politique. Un environnement inconnu de tous qui réclame que tous les curseurs de la société trouvent de nouvelles marques.
Plus près de nous, l’effondrement du bloc soviétique à l’orée des années 1990 aura libéré des millions de personnes du joug de la dictature communiste. Une chute saluée dans un même élan du fin fond de la Sibérie jusqu’au bord de la mer Baltique ou encore de la mer Noire. Pourtant, il n’aura pas fallu longtemps avant d’entendre s’élever la complainte d’une certaine classe de la population, la plus déshéritée, qui se rendit vite compte que la simple « Liberté » ne changeait pas tout au quotidien d’un homme. Surtout quand l’Etat et la force publique tâtonnent, se cherchent et louvoient. Au népotisme succède l’opportunisme, à la soif de liberté s’impose la faim de justice, à l’ordre suit le chaos, avec toujours en toile de fond le fléau de la corruption, seul fil conducteur entre deux époques.

Un nouveau défi à relever…
Autre constat, si le tableau d’une révolution est toujours recouvert d’un vernis populaire, le fait est que chaque fois qu’une certaine « aristocratie » chute, c’est irrémédiablement au profit d’une autre caste de « notable ». Des grands propriétaires terriens américains de 1776 aux oligarques russes de la fin du 20e siècle, ces nouvelles élites n’ont généralement d’autres visées que de faire prospérer leurs intérêts particuliers plutôt que de répondre aux attentes d’une majorité. En cela, « Les Frères musulmans » en Egypte et « Ennahda » en Tunisie s’inscrivent dans cette lignée. Et ce même si ces mouvements ont la particularité de voir leur soif du pouvoir motivée bien plus par une idéologies que par le simple appât du gain.
De fait, crier au loup en voyant trois poils aux mentons des nouveaux hommes forts de ces pays paraît un peu hâtif. Il ne s’agit pas de prendre à la légère le risque intégriste mais il faut le comprendre comme un combat de plus, une étape supplémentaire dans le long chemin vers la démocratie. En cela, l’émoi de la société civile tunisienne face aux dérapages du nouveau pouvoir en place, les mobilisations en série sur la place Tahrir contre le président Morsi, les manifestants libyens ayant chassé les Salafistes de « Ansar al -Charia » de Benghazi sont autant d’illustrations du fait que les révolutions n’ont pas pris fin avec la fuite de Ben Ali, l’arrestation de Moubarak et la mort de Kadhafi. Ainsi, après la chute de l’Empire en 1815, la France passera par des épisodes révolutionnaires en 1830, 1845 et encore 1870 avant de connaître une certaine stabilité.
De même, après sa guerre d’indépendance, les Etats-Unis devront passer par la guerre de Sécession (1861-1865) pour mettre fin à l’esclavage. Un siècle de plus sera nécessaire pour voir la ségrégation abolit avec la lutte pour les droit civiques. Quant aux pays d’Europe de l’Est, tout juste deux décennies après la chute du Communisme, nombre de ces états avancent sur le fil du rasoir entre dérives autoritaires et tentations populistes. Le tout sous le regard condescendant d’un milieu affairiste qui se confond avec le milieu du grand banditisme. Face à ces situations, on se souvient de la Révolution des Roses en Géorgie (2003), la Révolution Orange en Ukraine (2004) ou encore la révolution des tulipes au Kirghizistan (2005). Autant d’exemples parmi tant d’autres qui laissent encore entrevoir de bouillants printemps au monde arabe.

Vigilance et persévérance sont aujourd’hui les maître-mots…   

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