Tunisie : le défi constitutionnel

par Hervé Pugi.

Deux ans après la chute de Zine el-Abidine Ben Ali, la Tunisie tarde toujours à se doter d’une Constitution. Preuve s’il en est qu’il est peut-être plus simple d’abattre une dictature que refonder un pacte politique. C’est la tâche ardue à laquelle doit faire face Moncef Marzouki. Le président tunisien ne fait d’ailleurs pas mystère de la complexité de la mission.

« Il y a deux types d’extrémistes dans ce pays : les extrémistes islamistes, mais aussi les extrémistes laïcs. Chacun voit midi à sa porte et chacun veut que la société ressemble à ce que lui il veut. Mais la société est multiple. Je dois gérer tous les types de Tunisiens : les femmes qui s’habillent à l’occidentale comme celles qui portent le niqab (…) » La confession est signée Moncef Marzouki, rien que ça, lors d’une entretien accordé à l’hebdomadaire français « Le Nouvel Observateur ».
Un aveu qui risque de faire sauter au plafond bon nombre de défenseurs de la laïcité.  Ces derniers ne manqueront pas de faire remarquer que le président tunisien met sur le même pied laïcs forcenés et fanatiques religieux. Mais un aveu en forme de constat pour le coup bien réel : il existe une réelle fracture dans ce pays où se côtoie sans se mêler une Tunisie des villes et une Tunisie des champs, entre modernité et tradition, progressisme et conservatisme.
Une schizophrénie que le régime autocratique de Ben Ali avait su résoudre en imposant la camisole de force… à l’ensemble de la société. Un modèle qui a fait ses preuves dans tout le monde arabe d’ailleurs. Et ce selon un processus particulièrement vicieux. Ainsi, en agitant la menace islamiste la plus noire, les dictateurs ont pu contrecarrer à leur guise les velléités d’ouverture des plus progressistes. L’obscurantisme religieux comme éteignoir des Lumières démocratiques. Machiavel n’aurait pas trouvé mieux. Seulement, en faisant sauter le verrou sécuritaire, toutes ces forces si différentes, jusque-là contenues, se sont déversées dans la rue tunisienne. Si ceux qui hurlent « liberté » n’inquiètent personne, ceux qui crient « Charia » font grincer bien des dents. « Et alors : que fait-on avec ? » s’interroge Moncef Marzouki avant de répondre lui-même à sa propre interrogation : « Il faut faire attention et ne pas faire du Ben Ali avec eux. »

Un consensus impossible ? 
C’est dire toute la complexité de la situation. Comment contenir les Salafistes et tous les religieux de mauvais poil sans tomber dans les travers du régime précédent ? Comment garantir le grand héritage laïc de l’ère Bourguiba tout en respectant les convictions religieuses d’une partie de la population attachée à ses racines musulmanes ? C’est à l’actuelle assemblée constituante de répondre à de telles questions. Et c’est surtout là tout l’enjeu de la future Constitution qui devra balayer dans ses grandes largeurs toutes ces problématiques sociétales et y apporter un cadre nécessairement démocratique mais obligatoirement inflexible.
De ce fait, on ne peut que saluer la belle lucidité de M. Marzouki quand celui-ci explique : « Ou on accepte le pluralisme, ou on se place dans une logique de guerre civile qui commence par les mots et se termine dans le sang ». Et l’ancien exilé d’ajouter : « Je suis aussi bien opposé au fait qu’un Etat arrache le niqab, qu’à un Etat qui oblige de le porter (…) En tant que chef d’Etat, je dois organiser la vie de tout ce monde dans le respect des libertés des uns et des autres. » Un discours teinté de bon sens pour une situation qui réclame toutefois bien plus que de simples mots.
Car le premier président de la nouvelle Tunisie a beau salué le « consensus unique dans le monde arabe » entre conservateurs et modernistes, la réalité sur le terrain est toute autre. Les exigences des uns et les aspirations des autres étant diamétralement opposées, parvenir à un compromis digne de ce nom semble tout simplement improbable. En tout cas au sein d’une société fragmentée. Il faut donc s’attendre à ce que la prochaine Constitution ne contente personne. Bonne ou mauvaise chose ? C’est à voir…

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