Monde arabe : les Femen contre le sexisme

par Hervé Pugi.

L’émergence récente du mouvement Femen secoue le Maghreb et attise un débat houleux entre une poignée de femmes revendicatives et une société qui se réclame d’un certain nombre de préceptes traditionnels.  Preuve s’il en est que le monde arabe n’en a pas fini avec les révolutions…

C’est bien loin des rives de la Méditerranée que le mouvement Femen a vu le jour. Plus exactement à Kiev en Ukraine il y a tout juste cinq ans (2008). Cette mouvance féministe radicale -« sextrémiste » selon leur propre terme- milite essentiellement pour le droit des femmes et, plus largement, pour la démocratie, contre la corruption, la prostitution ou encore l’influence des religions dans la société. Un groupe parmi tant d’autres a priori sauf que ces dames sont également expertes dans l’art de la communication et du « buzz ». Conscientes de l’importance de l’image dans le monde médiatique, les Femen ont crevé l’écran par des actions « coup de poing » réalisées… seins nus. Il n’en fallait pas plus pour attirer caméras et micros…

Du radicalisme au phénomène de mode, il n’y a qu’un pas. De fait, le mouvement Femen n’a pas tardé à prospérer loin de l’Ukraine pour s’inviter dans nombre de débats en Europe, comme le mariage pour tous en France. Une omniprésence nouvelle qui n’a pas manqué d’agacer. Le message comme les actions de ses amazones des temps modernes a considérablement été brouillé avec le temps. Un message moins pertinent, des provocations outrancières plus que des actions ciblées, il n’en suffisait pas moins pour ranger le mouvement Femen au rayon de phénomène bobo sans lendemain. C’était sans compter sur la vitesse de propagation des idéaux initiaux prônés par ces femmes guerrières. Egypte, Tunisie, Maroc ou Algérie allaient découvrir plus que des poitrines : des revendications !

Car si la rue arabe reste sur des charbons ardents depuis près de deux ans, le vent nouveau qui souffle de Rabat au Caire a éveillé autant d’espoirs que de désillusions. La faute aux forces réactionnaires dominant actuellement le paysage politique. Que ce soit dans les pays où le pouvoir n’a pas vacillé (Maroc, Algérie) comme dans les pays ayant vu les vieux dictateurs céder leur fauteuil à de « fringants » islamistes (Tunisie, Egypte). Dans chacun de ces cas, la frustration prédomine chez « l’homme de la rue » qui voit en outre les élites de la société civile s’entredéchirer dans des guerres intestines, fermant ainsi la porte à toute alternative politique crédible. Du pain béni pour les religieux qui n’en demandaient pas tant. Mais si « l’homme de la rue » n’y trouve pas son compte, la « femme de la rue » n’a guère plus de raison de se réjouir.

Aliaa Elmahdy, la révolutionnaire nue

Dans les pays de la blogeuse égyptienne Aliaa Elmahdy, qui s’était affichée en tenue d’Eve sur son blog dès 2011, elles sont de plus en plus nombreuses à choisir l’arme de la nudité pour affronter l’intransigeance réactionnaire de société qui errent entre tabou et hypocrisie. Et c’est en affichant sur son corps la revendication suivante « mon corps m’appartient et il n’est l’honneur de personne » qu’une lycéenne tunisienne de 19 ans, Amina, a fait récemment scandale. Dans un cas comme dans l’autre, les réactions varient du plus vif soutien aux menaces de viol et de mort. Une controverse qui en dit long sur les mentalités des uns et des autres. Mais plus encore sur la conception que certains hommes peuvent avoir d’une femme. Et parfois même sur la vision que certaines femmes ont d’elles-mêmes…

L’essor du mouvement Femen dans le monde arabe réclame donc une lecture à entrées multiples. Car de tels agissements relèvent autant de l’affirmation personnelle que de la revendication collective. De même, il s’agit autant d’un acte politique que d’un positionnement sociétal. C’est tout à la fois l’affirmation d’une identité, d’une individualité et du droit de disposer de sa propre personne sans se soucier du regard de tout un chacun. C’est réclamer que cessent les humiliations, les abaissements ou tout simplement les interdits qui planent encore sur les femmes dans des sociétés qui s’accommodent selon leur bon vouloir des paroles du Saint-Coran. C’est également faire face aux défis du moment, notamment ceux imposés par quelques hordes d’islamistes revanchards. Ceux-là mêmes qui voient dans le port du Hijab une vertu et érigent ce combat en celui de la liberté contre l’oppression du totalitarisme laïc. Se défaire de ses vêtements et provoquer le scandal, c’est enfin s’extirper du quotidien, se libérer de l’oppression de la maison et s’accaparer l’espace public. C’est une manière d’exister. Simplement…

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