Les immigrés, ce sont eux…

par Hervé Pugi.

Les périodes de crise sont propices à la stigmatisation. Preuve nous en est donnée en cette époque troublée qui refuse de tirer les leçons du passé. De fait, la question de l’immigration -notamment maghrébine- n’évite pas l’écueil de la caricature et des idées reçues, souvent fumeuses. Et ce sans qu’il soit possible de définir qui de l’opinion publique ou des élites politiques est responsable d’une telle dérive populiste. Pourtant, n’en déplaise à certains, les immigrés que nous avons croisé sont loin de rentrer dans les cases que l’on veut bien leur attribuer.

Ils viennent d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie.  La plupart sont arrivés en France pour y achever leurs études forts d’un cursus scolaire déjà plus que solide. Et pour cause, le visa d’étude ne s’obtient désormais plus qu’à un niveau licence (bac+3) et ne se voit renouvelé année après année que selon des conditions stricts. Ils sont près de 50 000 à hanter les amphithéâtres et les salles de TD des universités de l’Hexagone. Le tout en obtenant des résultats tout aussi honorables, parfois meilleurs, que ceux de leurs camarades. Une vie estudiantine qui se prolonge très souvent par une carrière professionnelle à occuper des postes à responsabilité dans des entreprises prestigieuses.

Il suffit de faire le tour des cafés parisiens le samedi soir pour en croiser un échantillon représentatif. Ne leur parlez pas d’intégration, un (gros) mot à la mode. Il suffit de les observer siroter nonchalamment leur verre de vin, cigarette au bec, tout en croquant dans une tranche de saucisson pour constater que ceux-ci collent parfaitement à l’image d’Epinal que l’on peut se faire du parfait « franchouilard ».  Bien évidemment, passer d’un côté à l’autre de la Méditerranée ne signifie pas forcément renier ses origines, ses traditions et sa culture. De même, le propos n’est pas de briser une caricature erronée pour en ériger une autre en vérité tronquée. Il n’y a d’ailleurs qu’à parler avec les uns et les autre pour comprendre que tous se comportent finalement ici comme ils le faisaient là-bas. Rares sont les révélations spontanées.

« A force de dire que nos pays sont musulmans, on oublie que chacun reste libre de ses actes et de ses pensées. »  Pour eux, la question de la religion n’est pas secondaire, elle est juste personnelle. Certains y sont attachés, d’autres pas. Les interdits qui l’entoure ? « Certains prient cinq fois par jour mais n’ont aucune valeur dans la vie, je bois un verre mais cela ne m’empêche pas de respecter mon semblable. Il y a ce double extrémisme : l’Islam serait synonyme de terrorisme d’une part, mécréant serait l’équivalent de décadent d’autre part. Vous comprenez ? Les choses ne sont pas si simples. Il y a de tout dans la nature. » Religion mise à part, leur comportement n’est évidemment que la résultante de l’éducation familiale reçue durant leurs jeunes années. Une éducation généralement ouverte sur l’extérieur, distanciée de certains tabous ancestraux et critique quant à l’hypocrisie de la société arabe. « Je ne suis pas quelqu’un d’autre ici. Je suis comme j’ai toujours été. C’est juste que le monde qui m’entoure est différent, avec ses bons et ses mauvais côtés. Ici n’est pas mieux qu’ailleurs, c’est juste différent. Voilà… »

Immigration et cités ? Pas la même question…

Autour de la table, il y a des banquiers, des informaticiens, des auditeurs, des architectes, des médecins. Autant de jeunes gens qui écoutent avec effarement les injures et préjugés de « Français de souche » qui bien souvent ont oublié d’où eux-mêmes venaient. Surtout, ils doivent composer avec une immense confusion : « Très souvent, on confond les jeunes des cités avec les immigrés. Et ce sans réaliser que si cette jeunesse a des attaches indéniables au bled, ils sont avant tout Français. Ils sont nés ici, ce qui n’est pas notre cas. Leur univers est à mille lieux du notre. Et le problème des cités est avant tout un problème social franco-français, pas un problème d’immigré. » Une confusion savamment entretenue par certains médias et de nombreux politiques qui extrapolent, instrumentalisent, dévoient une question sérieuse pour éviter d’avoir à en répondre. Du coup, le constat est là : « Le Français moyen est presque choqué de découvrir qu’un Arabe peut lui ‘ressembler’. Il y a des expressions qui ne trompent pas, maladroites mais blessantes, en tout cas révélatrices : vous êtes normaux finalement, vous êtes comme nous… » Des propos qui doivent principalement à l’ignorance.  Un échange constructif suffit généralement à faire tomber les barrières. Seul problème : « il faudrait faire de la pédagogie tous les jours ! »

Cette jeunesse immigrée hautement qualifiée et bosseuse le sait : elle doit toujours prouver plus que les autres pour se faire une place au soleil. Et si certains envisagent sérieusement un retour au pays, il y a l’appréhension de tout ce que l’on va y retrouver : clientélisme, corruption, favoritisme, sexisme, magouilles en tout genre. Un tableau guère encourageant pour tout ceux qui ont laissé famille et amis derrière eux  avec regret. Certains construisent donc leur vie ici. Non sans connaître de nouvelles difficultés. Car si le problème des sans-papiers est pour le moins médiatisé, l’enfer administratif de ces immigrés en situation parfaitement légale l’est beaucoup moins. Des dossiers qui s’égarent, des récépissés qu’il faut chasser, des cartes de séjour qui n’arrivent jamais. Et ce avec toujours ce même sentiment d’être un demi-citoyen qui doit se taire et subir parce qu’il n’est pas Français. Pourtant, ceux qui travaillent paient leurs impôts et participent pleinement au rayonnement de la France sur la scène économique mondiale. Et puis, il y a ceux qui ne travaillent pas car ils n’y sont pas autorisés. Et ce malgré une promesse d’embauche ferme d’un employeur. Le sentiment est partagé : « on a l’impression que l’on cherche à nous décourager. L’immigration choisie à la française, ce n’est pas la prime à la qualité, à la compétence. C’est  juste une question de patience et de persévérance. Et certains n’ont que ça à faire, attendre. Pas nous ! « 

Quant à aimer un(e) immigré(e), c’est l’expérience unique pour le (la) conjoint(e) de devenir étranger dans son propre pays. Ils sont de plus en plus nombreux à contracter des mariages mixtes avec des ressortissants européens. Et l’époque n’est plus forcément au mariage dans une même communauté. Aujourd’hui, les immigrés voient plus loin que les préjugés de leurs anciens quand les Français engagés dans ces relations doivent souvent composer avec un entourage apeuré par l’inconnu ou plus simplement « l’étranger ». Ces barrières passés (ou pas), il faut encore se sortir de l’impitoyable labyrinthe administratif qui cherche à savoir ce que vaut votre amour. « Il y a des enquêtes avant le mariage, disons. Il y a des enquêtes très vite après. Puis, de temps en temps il y a des convocations au poste de police, la visite des Renseignements Généraux, l’entretien séparé à la Préfecture. On a parfois l’impression qu’aimer un étranger s’apparente à de la criminalité. » A force de vouloir éviter les mariages blancs, les préfectures parviennent bien souvent à séparer des gens qui s’aiment. Une épreuve de plus pour les immigrés, les vrais, ceux dont l’on ne parle jamais…

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