Sonic Youth : esprit es-tu là ?

Voilà deux ans, déjà, que Sonic Youth a été placé sous coma thérapeutique. Diagnostic ? Coeur(s) brisé(s). Pronostic vital engagé. Pourtant, difficile de se préparer au pire car si le moribond a été plongé dans un profond sommeil, celui-ci s’avère pour le moins… paradoxal. Loin de se laisser dépérir ou radoter un passé riche de 16 albums studios en l’espace de trois décennies, le quatuor new-yorkais présente un encéphalogramme digne d’un jeune homme. Un coup d’oeil dans les bacs des disquaires ou sur les programmes des concerts suffisent à se rendre compte de ce regain de vitalité. La seule année 2013 aura ainsi vu les pimpants Body/Head, Chelsea Light Moving et Lee Ranaldo & The Dust offrir chacun à leur tour une «galette» comme palliatif au manque ressenti par les plus désespérés des fans. Autant de projets diamétralement opposés qui ne manquent pas pour autant de passer au scalpel la légende «youthienne» sous ses différents aspects. A croire qu’il y a des deuils impossibles ou tout simplement des histoires qui ne se terminent jamais. Plus encore quand le malade est branché à tant d’amplis… 

«Les Sex Pistols ont chanté ‘No Future‘ mais il y a un futur et nous essayons de le construire.» Ce credo post-punk formulé en 1978 par Allen Ravenstine (Pere Ubu) a toujours habité la longue et riche histoire d’un groupe aux sensibilités multiples qui n’a eu de cesse de façonner un univers tortueux à nul autre pareil. De Confusion is Sex en 1983 à The Eternal en 2009, Sonic Youth n’a été que propositions, plus ou moins réussies, de ce que le rock pourrait (ou devrait) être. Chantant Charles Manson comme Allen Ginsberg, ce qui représente tout de même un sacré grand écart, tutoyant sans rougir le chaos comme le nirvana, noyant une forme d’urgence dans un réel désir d’éternité, les New-Yorkais se seront escrimés tout au long de leur carrière à brouiller les pistes. De vastes horizons sonores embrassés, comme embrasés, d’autant plus facilement que la bande des quatre a toujours été un modèle de démocratie participative («a very collaborative, democratic style» selon les propres termes de Lee Ranaldo), une communauté où chacun apportait sa pierre à l’édifice selon ses goûts et ses influences du moment. Seulement, en quittant la scène de Sao Paulo un soir de novembre 2011 après un concert tout sauf mythique, la question se posait forcément : quelle direction prendre qui ne serait pas une impasse maintenant que chacun se trouvait seul face à ses choix ?

Radical, sauvage et brutal ? Moore tout naturellement…

Deux ans plus tard, force est de constater que les uns et les autres nous ont livré une réponse complète à cette légitime interrogation. Du Between The Times & The Tides (auquel vient de succéder Last Night On Earth) de Lee Ranaldo et Steve Shelley au Coming Apart du Body/Head de Kim Gordon, en passant par l’album éponyme du Chelsea Light Moving conduit par Thurston Moore, le premier enseignement a retiré de ces expériences et que se démarquer de sa propre légende est une véritable gageure. Chacun s’y emploie à sa manière : Ranaldo en proposant une pop solaire, à défaut d’être lumineuse, épurée de toute l’abrasivité du son propre à Sonic Youth. Ce a quoi le sieur Moore oppose une radicalité sauvage et brutale aux travers de brûlots incendiaires. Si tonton Lee s’inscrit parfaitement dans une certaine continuité vis-à-vis des derniers LP bien plus apaisés de Sonic Youth, le travail du géant Moore -juvénile quinquagénaire bondissant- marque une véritable rupture… temporelle avec cette évolution. Crise de la cinquantaine ou simple retour aux racines, les fans de la première heure -qui n’ont eu de cesse de hurler à la trahison toutes ces années- retrouvent le Thurston originel, beuglant sans ambages, le Thurston de Kill Your Idols, Death Valley ‘69 et autres Inhuman !

Pendant que Mister Moore joue les mauvais garçons, Miss Gordon n’est pas restée les bras croisés. Enigmatique et fascinante, Kim a souvent été présentée comme l’éminence grise responsable («coupable» hurleront certains !) des noirs désirs arty ayant émergé au sein du groupe. Le moins que l’on puisse dire c’est que le Body/Head qu’elle forme avec Bill Nace ne fera pas taire -si besoin était- une telle rumeur. Du Free Rock Noise, rien que ça, sans compromis ni issue de secours. Sorte de huis clos oppressant, la confrontation de ces deux guitares aux sonorités tantôt lancinantes tantôt criardes, que Gordon accompagne de sa voix torturée, n’est pas sans rappeler quelques expérimentations parues sur le label SYR mais aussi les nombreux «à-côtés» empreints de radicalité ayant accompagné la vie du groupe. Il convient d’ailleurs de se souvenir que chez Sonic Youth, plus que chez n’importe quelle autre formation, les side-projects ont toujours occupé une place prépondérante. Les innombrables collaborations avec tout ce qui se fait de mieux (donc de pire) dans le domaine de l’avant-garde, ce concept aux contours flous qui voient les univers brumeux de l’expérimental, du noise ou encore du free-jazz s’entremêler, ont toujours servi de terrain d’exploration à un groupe soucieux de sans cesse revisiter son propre son.

Lee is Free !

Avec ses sempiternelles chemises à carreaux, Lee Ranaldo avait d’ailleurs fini par se transformer en véritable Mr Bricolage de la guitare à force de trifouiller sa Fender avec des tournevis et autres outils lors de performances extrêmes, notamment pour la santé mentale de ses auditoires. «Jouer de vrais chansons me manquait», confiera-t-il ici ou là durant la promotion de son premier opus. En entendre nous manquait tout autant. Le voici donc explorant les contrées d’une pop que l’on pensait réservée à tous mais sûrement pas au compositeur du furieux Mote. C’était mal connaître le bonhomme. Lee is Free proclamait déjà Confusion is Sex et il l’est toujours trente ans plus tard. Ce grand terrain de jeu qu’est la musique, Ranaldo n’en néglige décidément aucun recoin. Démontrant une énième fois son sens aigu du songwritting, ce Docteur ès Sound s’approprie ce nouvel univers et en embrasse les codes sans vraiment se soucier du «quand-dira-t-on» d’un telle démarche. Le tout en prenant soin néanmoins d’apporter sa patte : un son unique marqué par quelques jolies envolées et insertions bruitistes à la guitare qui rappellent de bien belles heures. Le tout soutenu par le précieux et fidèle Steve et sa «Shelley’s touch» soudain si évidente et probante dans ce nouveau contexte.

Loin de ce genre de circonvolutions, l’hyperactif Thurston Moore n’a lui pas persévéré dans la veine de son Demolished Thoughts (2011), délicat et introspectif à en devenir gênant pour ne pas dire chiant. Son Chelsea Light Moving ne nous épargne de fait aucun déluge sonore, allant jusqu’à piocher dans le patrimoine d’un Grunge que Sonic Youth avait pourtant soigneusement pris le soin d’éviter. Loin du barde inspiré capable de coucher sur le papier quelques fulgurances poétiques parmi lesquelles Diamond Sea ou Small Flowers Crack Concrete sont à dénombrer, ce braillard dégingandé limite désormais son travail d’écriture à quelques couplets chocs minimalistes répétés à profusion («Too fuckin’ baaad !»). Le tout en usant et abusant avec une science certaine de toutes les (grosses) ficelles du Heavy Metal, du Punk ou encore du Hard Rock. Pour un résultat dévastateur dont le très efficace Lip est la plus parfaite illustration.

Si le grand retour sur le devant de la scène de Thurston Moore a fait beaucoup de bruit, au sens propre comme au figuré, le changement d’ambiance est radical avec les très discrets Body/Head. L’hermétisme émanant de ce duo tient pour beaucoup aux personnalités (intelligentes, spirituelles, paradoxales) qui le compose. D’une base totalement improvisée, Nace et Gordon sont en tout cas parvenus à créer en studio un ovni expérimental d’une rare cohérence. Un joli travail de déconstruction -trouvant son origine dans une juxtaposition de nappes sonores dissonantes qui se croisent, s’entremêlent puis se délassent pour créer une atmosphère pleine d’angoisse et de mystère- pour qui veut et -surtout- peut l’entendre. Les plus érudits des fans n’auront toutefois pas manqué de faire le lien entre l’ambiance générale de ce Body/Head et celle d’un certain I Dreamed I Dream, titre paru sur le premier mini-LP proposé par le groupe en 1982, réédité par la suite. Comme si Kim Gordon voulait boucler le boucle en retournant aux origines No Wave d’un Sonic Youth encore chancelant à ses débuts.

Un état d’esprit, une démarche, une éthique…

Au milieu de toute cette folle variété, il est toutefois remarquable de constater que personne n’émerge clairement du lot dans son domaine. Trop (déjà) entendu pour Moore, pas assez mainstream pour Ranaldo et Shelley, tellement obscur du côté de Gordon. Une fois encore la bande des quatre devra se contenter d’un succès d’estime qui doit tout autant à la renommée personnelle des uns et des autres qu’à la seule qualité de leurs productions, qui n’en manquent pourtant pas. Il n’y a qu’à assister à leurs concerts respectifs, véritables défilés de t-shirts Goo, Wahing Machine ou Sonic Nurse, pour s’apercevoir que ceux-ci prêchent leur musique à des convertis de longue date. Rien de nouveau sous le soleil de ce côté là. Tout cela semble purement et simplement inscrit dans l’ADN des anciens de Sonic Youth, à jamais hors des modes, hors des tendances et pourtant toujours tellement hype, le vilain mot, dans la marge.

Surtout l’éparpillement des forces vives démontre un véritable penchant naturel des différents acteurs à se replonger dans le passé plus ou moins récent du groupe. Loin de se défaire de l’entité Sonic Youth, ceux-ci n’ont de cesse de le revisiter, de le réinterpréter, de lui donner une nouvelle dimension à travers des titres dont on imagine aisément, pour la grande majorité, ce qu’un travail collégial aurait pu en faire. On ne bâtit donc plus le futur, tant pis pour Allen Ravenstine, on réinvestit le passé, on le bricole, on l’entretient. En attendant que le malade passe en salle de réveil ?

L’air de rien, plonger dans ces différents projets revient finalement à assister à une véritable biopsie de cet organisme mutant que pouvait être Sonic Youth, sorte de composite musical incertain entre pop, trash et expérimentation. Et le moins que l’on puisse dire est que chacun est parti de son côté, sans querelle d’héritage, avec ce qu’il avait amené initialement. Toutefois, vouloir cantonner Thurston au rôle du doux dingue aussi sauvage qu’intuitif, Kim à une force de la nature tranquille à l’intellect aiguisé, Lee à un scientifique du son précis et exigeant et Steve tout simplement à… Steve, le genre de batteur dont tout les groupes rêvent, ressemblerait à s’y méprendre à un raccourci trop rapide. Plus qu’un melting pot d’influences, Sonic Youth reste surtout et avant tout un état d’esprit, une démarche, voire une éthique, que l’on retrouve tout autant du côté de Lee Ranaldo & The Dust que chez Chelsea Light Moving ou Body/Head. Toutes ces formations apparaissent donc tout naturellement comme des branches du même arbre. Des branches qui, malgré l’automne, devraient continuer à s’étoffer dans les prochaines semaines puisque après le Last Night on Earth de Lee Ranaldo & The Dust, sorti début octobre, Thurston Moore a laissé entendre qu’il y aurait une suite à ses aventures solo. Ainsi tourne le Sonic Universe

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