Kurt Vile : « Quelque chose à prouver ? Non ! »

entretien réalisé par Hervé Pugi

Pur produit du rock indépendant américain dont il est en passe de devenir l’un des nouveaux héros, Kurt Vile n’est certes pas le plus talentueux d’entre tous mais assurément l’un des plus inspirés du moment. Dans la lignée d’un « Smoke Ring for My Halo » plein de promesses, l’épique et lumineux « Wakin’ on a Pretty Daze » restera de toute évidence l’un des grands albums de l’année 2013. Suffisant pour révéler au grand jour un artiste -sous influence- à l’œuvre jusque-là particulièrement confidentielle. Une reconnaissance aussi tardive que soudaine pour ce juvénile trentenaire tout droit débarqué des quartiers populaires de Philadelphie. Pas de quoi intimider le co-fondateur (et premier déserteur) de The War on Drugs. C’est donc un Kurt Vile droit dans ses Vans qui s’est lancé avec nous dans une réflexion aussi dense que décousue sur son déjà long parcours, sa notoriété grandissante et les impératifs liés à son nouveau statut.

Scribouille : Gros succès autour de Wakin on a pretty daze. Je ne vais pas te demander si tu étais heureux ou surpris mais plus ce que tu as ressenti la première fois que tu as entendu l’enregistrement final ?

Kurt Vile (KV) : Il n’y a pas vraiment de première écoute. En réalité, tu l’écoutes encore et encore. Tu le travailles morceau par morceau, étape par étape, en ajoutant ici et en coupant là. Mais une fois que le boulot a été fini, j’étais salement excité. Je ne peux pas dire que j’avais une attente particulière quant à cet album. Je savais que cet album serait attendu après Smoke ring… qui était plus pop et plus sombre. Je tenais juste à marquer le coup et démontrer le chemin accompli. Dans l’ensemble, j’étais satisfait de cet album.

Scribouille : La particularité de Wakin, ce sont ces longues chansons de 6, 7 et jusqu’à 10 minutes. Pas si commun…

KV : J’ai toujours été fan de ces longues chansons, celles où tu peux bouger la tête dans tout les sens. Tu es là et tu t’échappes de tout ce qui t’entoure. En composant cet album, je savais que les chansons seraient longues, sans toutefois me dire qu’elles dureraient 8 ou 10 minutes. C’était mon état d’esprit du moment. J’ai toujours fait des chansons longues mais, pour une raison ou une autre, sur les précédents albums on les a coupé. Cette fois, je me suis dit ‘c’est bon, on garde tout comme ça’. Je savais que je ferais quelque chose de différent, quelque chose que personne ne fait actuellement. Qui dernièrement a repris le flambeau de Neal Young, un gars capable de te faire des chansons de 10 minutes qui sonnent comme de la pure pop ?

Scribouille : D’ailleurs, tu n’as pas l’habituelle chanson de trois minutes, spécialement calibrée pour les radios…

KV : Oui, c’est amusant. Je n’avais fait que de longues chansons et c’est à la toute fin, au moment du mixage, que je me suis dis : ‘ok, on a besoin de titres plus courts’. Je me suis retrouvé à me dire ‘Merde, il nous faut un single !’ Du coup, à la fin de l’enregistrement, on a pris Shame chambers, Never run away et KV Crimes et on a un peu coupé dans tout ça. Un vrai dilemme. En gros, on a complètement foiré sur la fin !

Scribouille : As-tu déjà de la pression quant au futur album ? Il va forcément être très attendu par le fans comme par les critiques…

KV : Je ne ressens plus de pression. Je l’ai eu avec cet album. Honnêtement, je ne sais pas combien de temps cela va me prendre pour faire le prochain album. J’ai beaucoup de paroles et de nouvelles chansons. J’ai quelques concepts en tête, j’aimerais que ce disque soit aussi pur et authentique que possible. Ce fut particulièrement tendu sur les derniers albums, entre les enregistrements et les tournées, j’ai eu mes filles qui sont arrivées au milieu. Cette fois, je veux prendre mon temps. Peut-être que ça ira vite. Peut-être que ça se fera lentement. Je ne sais pas. Mais je n’ai pas de pression parce que j’ai l’impression de m’améliorer sans cesse. C’est le bon côté des tournées, tu joues tout le temps. Je sais que ça sera bon.

Je suis de plus en plus déconnecté de la presse et des médias, même si tu espères toujours que ton travail plaira. En général, et je ne dis pas ça pour toi particulièrement, mais j’ai tendance à vous voir – vous les journalistes – comme une bande de gamins qui ne savent pas vraiment de quoi ils parlent. On en sait tout de même généralement bien plus que vous sur la musique.

Tu sais, je fais ça depuis si longtemps, j’ai gravi les échelons les uns après les autres, je suis capable de savoir si ce que je fais est bon ou pas. Je m’autocritique constamment. Je n’ai besoin de personne pour ça. Alors, je ne sais pas si cela plaira mais, moi, je sais que ça sera bon. Donc, non, je ne ressens plus la moindre pression.

Scribouille : Tu en es où du prochain album ?

KV : J’ai des chansons. Des nouvelles, des anciennes jamais enregistrées, des paroles, des concepts, des idées. Cela va aller. Maintenant, je ne sais pas encore exactement à quoi tout cela va ressembler au final.

Scribouille : Est-ce plus dur d’être Kurt Vile aujourd’hui qu’il y a un ou deux ans ?

KV : Non. En fait, j’ai deux vies très différentes. Je suis chanceux. Parfois c’est vraiment casse-couilles parce que tu manques pleins de trucs à la maison. En même temps, tu en vis plein d’autres en tournée. Mais ce n’est pas toujours évident de passer des nuits à l’hôtel ou dans le bus. Tu joues chaque soir et tu te couches avec l’idée de remettre ça le lendemain en espérant être meilleur que la veille. Un soir sur deux, tu te dis : ‘Putain, j’aimerais être à la maison !’ Et puis, t’as envie d’entendre ta fille te dire ‘papa’ ou tout simplement te caler chez toi et ne rien faire de la journée. Toutefois, je dirai que c’est tout de même plus facile maintenant. »

Scribouille : Quelle était ta motivation lorsque tu étais jeune ? Tu voulais être une rock star ?

KV : J’ai commencé à faire de la musique assez jeune. Je devais avoir 14 ans et j’ai commencé à enregistrer des maquettes à 17. Alors, bien sûr, je voulais devenir une rock star, d’autant que la musique était assez cool à cette époque. Mon père jouait de la musique mais ça ne me parlait pas plus que ça. Puis, à l’adolescence, il y a eu tout ce truc autour du grunge. J’aimais bien ça mais, à un certain moment, ils avaient tous l’air tellement en colère ! C’était le bon temps parce qu’il y avait des groupes comme Smashing Pumpkins ou Pavement et tous les trucs de Drag City, mais aussi Sonic Youth, Dinosaur Jr… Alors, ok, ce n’était pas comme si le Velvet Underground revenait mais pour notre époque c’était incroyable. Après, oui, il fallait avoir une grand dose d’imagination pour m’imaginer devenir une rock star sans être un virtuose.

Scribouille : C’était donc si évident que ça pour toi de vivre de ta musique ?

KV : Oui, c’est tout ce que je voulais faire. En même temps, je ne suis pas allé au lycée. La musique était l’unique truc.

Scribouille : Tu me trouves stupide si je dis de toi que tu es une rock star ?

KV : Non, tu as raison en un sens et c’est plutôt amusant en fait tout ça. Mais être une star, pour moi, cela n’a rien à voir avec le fait d’être mis sur un piédestal ou de gagner soudain un paquet de thunes comme ça pu être le cas pour les mecs de Nirvana ou encore des gars comme Jack White ou même Beck. La vraie question est plutôt de savoir quelle rock star tu es. Tout ça, c’est comme toutes ces merdes en plastique, ce n’est ni solide ni durable. Je me trouve déjà chanceux que des gens connaissent mon nom, viennent à mes concerts et achètent mes disques. Au final, je suis surtout une rock star connectée avec la réalité. En tout cas, j’essais de l’être. »

Scribouille : Cela signifie quoi le succès pour toi ?

KV : Le succès, c’est faire un disque, partir en tournée et faire vivre sa famille de ce travail. Je veux que ma femme n’ait pas à travailler tant que nos enfants sont jeunes. C’est le cas et c’est un succès pour moi.

Scribouille : Tu es marié depuis 10 ans. Tu as une petite famille. T’être stabilisé à un âge si jeune ça t’aide ?

KV : Dix ans, oui, c’est fou mais c’est surtout précieux. Je suis vraiment chanceux. J’ai une famille formidable. Ma femme est vraiment géniale. Elle me guide sur tant de choses. Il y a les enfants, tu les vois grandir et c’est comme un reflet de ce que tu es. Ils sont si innocents et tellement spontanés. La musique, c’est mon premier amour mais maintenant j’ai une famille. C’est parfois déchirant parce que les deux ne sont pas toujours conciliables. Mais être père donne un tel sens à ma vie maintenant…

Scribouille : Je parlais de stéréotypes un peu plus tôt. L’un d’eux est qu’une rock star doit « bruler sa vie », se perdre dans la drogue, l’alcool et la folie. Toutefois, des artistes comme Neil Young, J Mascis ou Thurston Moore prouvent le contraire, non ?

KV : J et Thurston ne prennent pas de drogues. Neil Young, lui, en a pris beaucoup dans sa vie (rires). Je pense que lorsque tu es vraiment accroc à un truc, il ne peut rien t’arriver de bon. Je n’ai jamais été trop à fond là-dedans. C’est quelque chose d’assez courant de nos jours. Tu en trouves un peu partout. Après, cela dépend de quoi on parle…J’y vais doucement quand ça m’arrive. C’est comme je te disais tout à l’heure. Parfois, tu es en tournée, tu te retrouves dans le bus, tu es complètement désorienté et tu te dis: ‘wouah, j’ai envie d’un peu planer.’ Il faut juste ne pas en faire une religion.

Scribouille : Tu envies ces gars qui ont fait carrière et n’ont plus rien à prouver. C’est ce que tu recherches aussi ?

KV : Quelque chose à prouver ? Non. Je pense déjà avoir prouvé pas mal de choses. C’est bien que les gens aiment ma musique mais l’important, avant tout, c’est que moi je l’aime. Voilà tout.

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