Psychotropes sur Alger !

par Hervé Pugi.

Plus de 700.000 comprimés saisis, une cinquantaine de réseaux démantelés, une hausse de 112% du trafic constaté pour la seule année 2013, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Rivotril, Diazépam et autre Subutex tendent à envahir la rue algérienne. Un phénomène d’une ampleur inquiétante qui attend une réponse forte en matière de répression mais aussi en termes d’accompagnement de toxicomanes souvent en grande détresse.

Pas une semaine ne se passe en Algérie sans qu’une importante saisie de drogue ne soit annoncée par les autorités. Le cannabis, bien évidemment, tient toujours le haut du pavé. Plus de 200 tonnes de kif en provenance du Maroc et du Sahel auraient ainsi été saisies en 2013. Un triste record qui prend plus de relief encore si l’on y ajoute les quelques centaines de kilos d’héroïne et de cocaïne qui suivent les mêmes routes pour inonder le marché, en plein développement, des drogues dures. Suffisant pour transformer la lutte contre ces produits illicites en une véritable guerre, d’autant que ce business juteux serait intimement lié à certains groupuscules djihadistes, sorte de mafia du désert, qui tirent du trafic de « came » une part prépondérante de leur financement.

A cette liste inquiétante, il convient d’ajouter les psychotropes. Tranquillisants, somnifères, antidépresseurs et autres neuroleptiques –sous toutes leurs formes- sont effectivement très prisés par certaines franges de la jeunesse algérienne. Un attrait commun créant un monde sous-terrain interlope mêlant junkies désoeuvrés, parfois sujets à la délinquance, et jeunes fêtards, plus ou moins intégrés à la vie active, s’entremêler dans un drôle de mélange des genres. Un phénomène loin d’être nouveau mais qui a connu une progression constante au cours des dernières années. A tel point que les différents acteurs de la lutte contre la toxicomanie évoquent désormais ouvertement les problèmes sanitaires et sociaux liés à la consommation de telles substances.

SI les réseaux internationaux traditionnels (Afrique de l’Ouest, Maroc et Europe) sont dans le collimateur des autorités algériennes. Celles-ci se voient en sus confrontées à un ennemi intérieur bien plus inattendu. Des trafiquants… en blouse blanche. Ils sont médecins, pharmaciens, infirmiers ou grossistes et certains d’entre eux dorment désormais derrière les barreaux. Un peu partout dans le pays les brigades anti-stupéfiants sont en état d’alerte avec, dans leur viseur, ces quelques brebis égarés du secteur médical. Un enquêteur, sous le couvert de l’anonymat, explique : « C’est un trafic qui rapporte et certains ont bien compris l’avantage qu’ils pouvaient tirer de leur position. Il y a des ordonnances de complaisance qui circulent contre généreuse rémunération, des circuits parallèles mis en place depuis les laboratoires par un simple jeu d’écriture, des officines qui délivrent ces médicaments au plus offrant sans respecter la législation en vigueur… Les sources de ce trafic sont multiples et leurs retombées lucratives. »

L’engrenage infernal

Police et gendarmerie sont donc sur le pied de guerre, d’autant qu’un élément particulier laisse à penser que la consommation de psychotropes est plus qu’un effet de mode : « Les prix ont explosé, raconte notre officiel, une capsule qui s’écoulait à 50 ou 100 DA peut désormais atteindre 500, voire 900 DA. Ce qui prouve que la demande est là ! » Un consommateur, préférant lui aussi une compréhensible discrétion, confirme que la donne dans les rues algériennes à effectivement bien changé. « Avant, on se ‘servait’ chez des dealers d’Afrique de l’ouest, essentiellement Maliens ou Nigériens. Fallait connaître le bon gars et ce n’était pas donné à tout le monde. Mais les autorités ont ciblé ces revendeurs et, maintenant, ce sont des petits dealers de quartier qui ont récupéré le marché. Ils sont très gourmands et coupent la marchandise avec de la merde pour se faire un gros profit. Ce n’est plus un truc d’initié, il y a des jeunes qui achètent ça pour s’exploser la tête le week-end, juste pour faire la fête… »

Festif les psychotropes ? Difficile à croire. Ces substances altèrent considérablement l’activité psychologique et mentale de ces consommateurs, conduisant ceux-ci vers des états d’euphorie comme de détresse mais surtout à des comportements des plus extrêmes. Sans parler du phénomène d’addiction qui en découle à moyen terme. « Tu deviens un moins que rien, incapable de vivre sans ta dope. Tu y laisses ta santé, tes économies, tes amis. Tout », explique notre addictif tombé entre les griffes du Subutex il y a une dizaine d’années alors qu’il étudiait en Europe. « Décrocher n’est pas une mince affaire. Surtout sans aide. Le manque ? Ce sont des palpitations, des insomnies, de la fièvre et du délire. Tu essais de gérer tout ça avec du Dafalgan Codéiné, du Néocodion ou du Tramadol. Ici, il n’y pas de méthadone mais, surtout, il n’y a pas de structure sérieuse pour t’aider à décrocher. »

Le tabou de la toxicomanie s’effondre…

Pourtant, face à l’essor du problème, les pouvoirs publics se sont lancés dans une grande campagne d’accompagnement des toxicomanes « voulant s’en sortir et se faire aider », précise le docteur Mohamed Salah Laidli qui ajoute que « on ne peut pas forcer un dépendant aux psychotropes à se faire aider, car les rechutes sont inévitables. » Ces centres intermédiaires de suivi des toxicomanes (CIST), appelés à se développer dans tous les CHU du pays, proposent un programme de soins en trois étapes : traitement, réadaption et réinsertion. Une prise en charge sur une durée de trois semaines à un mois qui apparaît bien légère et peu adaptée aux particularités de chaque cas de dépendance. Notre témoin en a fait l’expérience : « Les médecins n’ont ni méthode ni technique. En tout cas ceux que j’ai rencontré. Ils ne comprennent pas les consommateurs d’opiacés ou autres substances. J’ai parfois eu l’impression que je m’y connaissais mieux qu’eux en médicaments. Et puis, à l’intérieur du centre, c’est l’anarchie et l’hygiène est juste pitoyable ! »

Administration de sédatifs et de tranquillisants, consultation mensuelle et thérapie familiale sont pourtant censés encadrer la route vers la rédemption. Une réponse timide mais bien réelle à un mal profond. Aussi imparfait puisse être ce protocole de soin, il constitue pourtant un tournant majeur dans une société où le problème de la toxicomanie a longtemps été un tabou. Une problématique dont l’on préférait se détourner ou aborder par la seule voie répressive. Un changement d’approche qui coïncide avec un constat implacable : la circulation comme la consommation de drogues ont tout simplement explosé ces dernières années. Selon certains experts, l’Algérie compterait près de 300 000 toxicomanes, auxquels il faut ajouter un million de consommateurs occasionnels. Pour le docteur Réda Kettache, le Subutex serait même aujourd’hui « la première drogue injectée en Algérie, dépassant de loin la consommation de cocaïne ou d’héroïne. »

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