Zimbabwe : la réforme agraire en question…

par Hervé Pugi.

En lançant sa réforme agraire en 2000, nul ne contestait au président Mugabe le droit de rétablir une injustice issue du passé colonial : à une minorité blanche les terres fertiles, à la majorité noire les terrains les moins productifs. Toutefois, la violence qui a émaillé le processus et la radicalisation du pouvoir sur le dossier ont considérablement écorné l’image du projet. Pourtant, il en va de l’avenir du Zimbabwe.

« Nous sommes contre l’appropriation de nos terres par des Blancs, qu’ils s’en aillent ! » Les propos de Robert Mugabe, tenus lors d’un rassemblement de l’Union nationale africaine du Zimbabwe (ZANU-FP) en juillet dernier, ont le mérite d’être clair. Cette déclaration choc n’est en fin de compte que le prolongement du climat nauséabond ayant accompagné une réforme agraire, plus que nécessaire, lancée au début des années 2000. Et le président zimbabwéen d’ajouter avec une certaine fureur : « Ne soyez pas trop gentils envers les fermiers blancs. C’est notre terre, pas la leur ! »

Une sortie virulente qui n’étonne guère de la part d’un homme coutumier de telles polémiques. En revanche, cette nouvelle salve contre les « fermiers blancs » a surpris nombre d’observateurs alors même que la réforme agraire a officiellement pris fin en 2012. Une redistribution –forcée- des terres qui n’a pas été sans heurts. Sur les quelques 4 000 propriétaires terriens, possédant pas moins de 70% des terres arables du pays, il n’en resterait aujourd’hui que 100 à 150 à en croire le syndicat national des cultivateurs.

Les autres ? Expropriés et terrorisés par des milices à la solde du président nonagénaire, ils ont tout abandonné pour fuir à l’étranger. Un moindre mal lorsque l’on sait qu’une dizaine de fermiers ont été purement et simplement assassinés. Pas franchement le scénario envisagé par la Grande-Bretagne, partenaire censé financer les compensations d’un plan d’expropriation initialement limité à quelques milliers d’hectares. Une démarche qui se voulait par ailleurs concertée et pacifique.

Les dérives d’une réforme essentielle

La violence et les différents débordements ayant émaillé l’application de la dite réforme ne doivent pas pour autant faire perdre du vue qu’ouvrir l’accès à la terre au plus grand nombre était devenu une impérieuse nécessité du côté du Zimbabwe. C’était même une revendication à part entière depuis l’indépendance du pays en 1980. Une attente pour les uns, une crainte pour les autres –légitimes dans les deux cas- que les Accords de Lancaster House, signés en 1979 entre le gouvernement britannique et les représentants des différentes communautés de l’ancienne Rhodésie du Sud, allaient geler jusqu’en 1990. Le Zimbabwe Act excluait effectivement toute expropriation ou nationalisation de la part de l’Etat zimbabwéen dans une période de dix ans. Ce délai passé, la marche vers une redistribution des terres agricoles s’avérait inéluctable.

Aujourd’hui, les avis restent partagés sur les effets réels d’une réforme agraire engagée voilà guère plus de 14 ans. Le climat délétère ayant accompagné le mouvement et les frasques d’un Robert Mugabe devenu infréquentable y sont pour beaucoup : ce qui apparaissait nécessaire est ainsi devenu intolérable au regard de certains. Très vite, des voix se sont élevées pour dénoncer la captation des meilleures terres au profit exclusif des proches du pouvoir et de ses partisans. La réforme exclurait de fait tout ceux qui s’aligneraient derrière l’opposition, menée par le Mouvement pour le changement démocratique (MDC). Les mêmes évoqueront même un total fiasco en pointant du doigt l’effondrement –bien réel- de la production agricole, l’impossibilité de financer de quelconques investissements et la mise au chômage de travailleurs autrefois employés sur les champs de tabac, d’arachides, de blé ou de coton. Le grenier agricole de l’Afrique Australe devait même se résoudre à faire appel à l’aide internationale en 2008 à la suite de multiples récoltes catastrophiques (sécheresse extrême, pluies torrentielles).

Des raisons d’espérer en l’avenir

Un tableau bien sombre mais qui a le mérite de soulever nombre de manquements et de problématiques. Il convient toutefois d’apporter quelques nuances. C’est en tout cas ce qu’avance Ian Scoones, professeur à l’Institut d’étude sur le développement à l’Université de Sussex. Dans son article, intitulé « A new start for Zimbabwe », le chercheur anglais dénonce la « sagesse conventionnelle qui domine le discours de médias et des universitaires » quant à la réforme agraire et ses effets. Sans nier les perversions énoncées précédemment, le chercheur affirme que celles-ci ont été élevées au rang de « mythes ».

Se basant sur des travaux effectués dans la province de Masvingo, celui-ci avance ainsi que 60% des bénéficiaires de la redistribution des terres sont des « fermiers ordinaires. Il ne s’agit pas d’une élite riche et bien introduite dans les sphères politiques, mais de populations rurales pauvres, qui avaient besoin de terres et souhaitaient récolter, enfin, les fruits de l’indépendance. » Et Scoones est formel, ces fermiers déshérités s’en sont « relativement bien tirés. Les ménages ont déblayé les terres, planté et investi dans un nouveau matériel. Certains ont même embauché de la main d’œuvre dans les terres communautaires environnantes. » Quant à l’effondrement de l’économie liée à l’agriculture, l’universitaire fait remarquer que certaines entreprises nouvellement créées ont réussi à percer « contre toute attente ». Celui-ci prédit même que la relance de l’industrie agricole n’est qu’une question de temps et… de « packaging » !

Entre les occupations violentes des fermes et les déclarations virulentes du président Mugabe, les nombreux enjeux de l’indispensable réforme agraire ont été quelque peu perdus de vue. C’est pourtant de la réussite de ce plan que dépend grandement l’avenir d’un pays dont 55% de la population vivait encore sous le seuil de pauvreté alimentaire en 2009.

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