Affaire Yen-Eyoum : un déni de justice

par Hervé Pugi.

Quatre ans, voilà plus de quatre années maintenant que l’avocate franco-camerounaise Lydienne YenEyoum croupit dans les geôles de la sinistre prison de N’Konguendi à Yaoundé. Accusée par les autorités judiciaires de détournement de fonds, celle qui défendit les intérêts juridiques de l’Etat camerounais pendant de nombreuses années comparait actuellement devant les tribunaux de son pays d’origine. Des débats qui pourraient lui permettre d’enfin recouvrir la liberté. Une évidence pour ses défenseurs qui ne sont toutefois pas sans savoir que l’indépendance de la Justice n’est qu’une vue de l’esprit dans le Cameroun de Paul Biya…

La vie de Lydienne Yen-Eyoum a basculé le 8 janvier 2010 à 11 heures du matin. Arrêtée à son domicile par la police camerounaise puis mise sous écrou dans la foulée, l’avocate dort depuis ce jour derrière les barreaux. Et ce malgré la violation manifeste de certains de ses droits les plus élémentaires. A l’image d’une détention provisoire qui n’en finit jamais alors que le Droit camerounais fixe sa durée maximale légale à… 18 mois ! « Ce qu’on lui reproche ce sont des affaires civiles qui ne devraient pas conduire à une détention dans des conditions abjectes », précise d’ailleurs le sénateur des Français établis hors de France, Jean-Yves Leconte. « Tout ceci n’est qu’une manœuvre politique, clame pour sa part Me Caroline Wassermann, qui assure la défense de sa consoeur en compagnie de   Chrsitian Charrière-Bournazel, La réalité est que l’Etat camerounais doit de l’argent à Mme YenEyoum au titre de ses honoraires ». De quoi se demander ce qui se cache vraiment derrière l’accusation de « détournements de fonds » ? Rien, à en croire la défense de Lydienne Yen-Eyoum sinon un sombre conflit d’honoraires -jugés outranciers- à la suite d’une mission commandée par le ministère des Finances. Voilà pour la version officielle. A mi-voix, certains n’hésitent pourtant pas à expliquer que la proximité supposée de l’avocate avec Polycarpe Abah Abah, ex-ministre des Finances, écroué en 2008 sous le même chef d’accusation, ne serait pas étrangère aux mésaventures de la native de Douala.

Une histoire qui n’est pas sans rappeler le calvaire vécu par Michel Thierry Atangana. Ce financier, engagé dans des affaires au Cameroun, a laissé pas moins de 17 années de son existence en détention dans les prisons du pays. Libéré en février dernier par décret présidentiel, ce père de famille, désormais âgé de 49 ans, s’était lui-même vu accusé de détournements de fonds publics. Derrière cet acharnement judiciaire, un seul tort : s’être affiché en compagnie de Titus Edzoa, un proche –en disgrâce- du président Biya.

L’Elysée à la rescousse ?

Derrière « l’Opération Epervier », censée combattre la corruption, certains dénoncent une véritable purge politique. Une chasse à tout ceux qui, de près ou de loin, pourraient faire de l’ombre au puissant président du Cameroun, en fonction depuis le 6 février 1982 ! Un homme et des pratiques dans le collimateur de la Justice française. En mars dernier, la Cour de Cassation a finalement autorisé la conduite d’une instruction en l’encontre de l’Etat camerounais pour « détention arbitraire », « torture » et « actes de barbarie ». Un dossier des plus sensibles.

Car, outre une détention provisoire abusive et des accusations fermement contestées, les conditions d’emprisonnement de Me Eyoum sont insupportables à en croire le récit de son avocate : « Lydienne cohabite avec une quinzaine d’autres femmes dans un cellule insalubre de 12 m2. C’est un établissement surpeuplé dans lequel rats et cafards prospèrent. Après quatre longues années dans de telles conditions, elle n’en peut plus ! Elle est à bout ! » Michel Thierry Atangana ne le sait que trop. C’est pourquoi celui-ci a rapidement pris la tête du « Groupe de soutien à Lydienne Yen-Eyoum ». L’ancien détenu n’a d’ailleurs pas manqué de s’entretenir de ce sujet avec François Hollande, le 28 mars, lors d’une rencontre à l’Elysée.

Le président de la République, qui avait publiquement pris fait et cause pour son compatriote, est donc appelé à la rescousse. « Il faut suivre l’exemple de Florence Cassez, explique Me Wassermann, la France a le devoir de soutenir pleinement une de ces concitoyennes ». De source proche du dossier, la diplomatie oeuvrerait en toute discrétion. Sans garantie pour l’heure de régler ce cas rapidement. Il faut dire que celui que l’on surnomme le « Sphinx d’Etoudi » n’est pas ce que l’on pourrait appeler un tendre. De fait, seules les pressions conjuguées de Paris, de l’Union européenne et de l’Organisation des nations unies pourraient faire plier l’obstiné Paul Biya.

Quant au procès actuellement en cours à Yaoundé, permettra-t-il de faire enfin éclater la vérité au grand jour dans l’affaire Yen-Eyoum ? La principale intéressée veut y croire et ne perd pas courage. Dans un message, adressé via la page Facebook de son groupe de soutien, l’avocate l’affirme : « Disons simplement que c’est le temps de la justice et qu’ELLE finira par passer dans le bon sens ». Reste à savoir quand…

LE PLUS

Catherine Abena, victime de l’Opération Epervier

Traumatisée par une arrestation kafkaïenne, affaiblie par une année de grève de la faim et abattue par des conditions de vie inhumaines, Catherine Abena, ex Secrétaire d’Etat aux Enseignements secondaires, a succombé à la maladie le 19 mars dernier, veille de son 60e anniversaire, à Yaoundé.

Accusée d’avoir détourné près de 250 millions de Francs CFA, la native d’Awae –prise dans les filets de l’Opération Epervier- n’a jamais cessé de clamer son innocence, au point de mettre dans la balance sa propre vie. Arrêtée le 8 janvier 2010, Catherine Abena se verra pourtant relaxée, sans procès, le matin du 4 février 2011.

Pourtant, le mal est fait : malade et marquée par l’infamie de la rumeur, l’ancienne Secrétaire d’Etat ne se relèvera jamais de cette arrestation arbitraire et des conditions de sa détention. Elle symbolise clairement les travers d’une Opération Epervier aux desseins initiaux aussi louables que nécessaires mais dont les visées véritables interrogent désormais.

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