Algérie : le refuge syrien

par Hervé Pugi.

Ils seraient 96 640 à en croire l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Bien plus, 265 000, selon les données glanées auprès des autorités algériennes. Ils arrivent d’Afrique subsaharienne, de la Libye voisine mais aussi de la lointaine Syrie, fuyant généralement les violences et/ou la misère. Peu importe les chiffres finalement, le constat est clair : jamais l’Algérie n’a accueilli autant de réfugiés sur son territoire. Loin de tourner le dos aux grands principes que sont l’entraide et la solidarité, les autorités tentent de gérer cet afflux en mobilisant le maximum de ressources. Un devoir mais surtout une mission délicate au regard des crispations qui se font sentir dans une partie de la population sur ce dossier sensible.

Un responsable des droits de l’homme qui réclame l’interdiction d’entrée aux réfugiés subsahariens et syriens, un député d’obédience islamiste qui estime que « ces gens » ne doivent plus « emmerder les Algériens », ce ne sont là que quelques déclarations tapageuses (et isolées) qui ont conduit le quotidien El Watan à s’interroger via son éditorial du 16 septembre dernier : « L’Algérie se lepénise ? » Une question clairement provocante qui aura eu le mérite de mettre les Algériens en face de leurs valeurs mais aussi de renvoyer les pouvoirs publics à leurs responsabilités.

Le « cas » des réfugiés syriens apparaît ainsi assez symptomatique des tensions qui traversent actuellement la société algérienne quant à la question relativement récente de l’immigration. Ils seraient 12 000 selon les autorités quand l’UNHCR n’en a recensé que 1 500 et que les médias parlent de 25 000 à 30 000 à avoir posé valises et baluchons dans toute les grandes villes d’Algérie. Des familles entières ayant tout abandonné derrière elles pour fuir cette Syrie enlisée dans une guerre civile meurtrière (plus de 200 000 victimes) débutée voilà plus de trois ans.

Exemptés de visa, nombre de Syriens ont très vite vu dans ce « pays frère » un refuge, qu’ils imaginaient éphémère, à leur infortune passagère. Las, plus de deux ans après la première vague d’arrivée massive, ces réfugiés se sont comme fondus dans le décor d’un quotidien tout sauf évident. L’émotion, la compassion et la solidarité affichées dans les premiers temps a laissé place, au mieux, à une certaine indifférence. Au pire, à un mépris certain. Les « naufragés » du square Port-Saïd, place emblématique en plein cœur d’Alger transformée en campement sauvage, sont devenus de véritables symboles. Tout comme ces quelques hommes et femmes qui, passeports à la main, quémandent dans les rues et sur les parvis des mosquées.

Loin de rester inactifs, les pouvoirs publics – s’appuyant sur le Croissant-Rouge Algérien (CRA) et certaines œuvres caritatives- ont pourtant rapidement pris des mesures pour accueillir au mieux ces autres victimes de la guerre. La plus emblématique est très certainement la constitution de camps, à une trentaine de kilomètres de la capitale, du côté de Sidi Fredj et Ain Taya. « Ils sont nourris, blanchis et logés », explique Anwar E., bénévole au CRA, « ce n’est évidemment pas le grand luxe mais l’essentiel est d’offrir une certaine dignité à ces personnes. Et puis des mesures ont été prises pour scolariser les jeunes et les enfants à la rentrée… » Du côté du ministère de l’Intérieur, la communication se résume à affirmer que « les réfugiés sont libres d’aller et de venir à leur guise. Il ne s’agit surtout pas de camps d’internement ». De fait, ils sont nombreux à passer la nuit dans ces refuges pour regagner le centre-ville à la première heure afin de quêter quelques dinars. Ce qui a le don d’incommoder les locaux. « Le ʺnifʺ algérien ne se prête pas à ce genre de pratique », avance l’universitaire Amina F., « un Algérien fera tout et n’importe quoi pour se sortir de la misère avant de tendre la main. Ce ne sont que les plus indigents qui agissent ainsi. Beaucoup de gens ne comprennent pas cette attitude et ont fini par estimer que ces réfugiés, dans leur ensemble, n’ont d’autre projet que de profiter de leur hospitalité. »

Pourtant, il suffit de parler avec ceux qui côtoient ces migrants tous les jours, à l’image d’Anwar, pour découvrir une tout autre réalité : « Pour quelques-uns qui font la manche et préfèrent la rue à des solutions d’hébergements provisoires, il y en a beaucoup qui vivent dans de petits hôtels, ne veulent surtout pas faire parler d’eux et ne se signalent auprès de nous que pour récupérer quelques denrées ou des vêtements. Le point commun entre tous est que leur sort est tout sauf enviable. »

Pas plus en tout cas que celui de l’ensemble des quelque 265 000 réfugiés, chiffre non officiel avancé avec une certaine récurrence, qui ont pris leurs quartiers dans le pays. Parmi eux, on dénombre 165 000 Sahraouis répartis dans les cinq camps érigés aux abords de Tindouf. Mais aussi, selon l’UNHCR, plus de 4 000 Palestiniens et près de 400 Maliens. Ces derniers, comme l’ensemble des migrants d’Afrique noire, doivent « faire face à de vieux préjugés qui rendent leur intégration difficile, pour ne pas dire impossible », ose Amina F. pour qui « l’Algérie fait encore l’apprentissage de l’ouverture sur le monde ».

Consciente de ses limites en matière de capacités d’accueil et du risque que la situation pourrait faire naître dans le domaine de la sécurité publique, l’État algérien tente de tarir cette immigration par des mesures concrètes. Ainsi, en plus d’un renforcement des contrôles aux frontières, la fréquence des rotations entre Alger et Damas est passée de trois vols hebdomadaires à un unique. Les passagers sont en outre contraints de présenter un billet retour au moment de l’embarquement. Quant aux réfugiés déjà sur place, les pouvoirs publics l’affirment, malgré l’irrégularité de leur situation (l’autorisation de séjour n’excède pas dans les faits 90 jours), ils ne prévoient pas de procéder à une quelconque expulsion. Ce que confirme la directrice du CRA, Saïda Benhabylès : « Nous n’avons refoulé ni Syriens ni autres et il n’y a aucun plan visant cela. Au contraire, nous avons reçu des instructions de les accueillir et de leur venir en aide, eux qui ont fui les guerres et les conditions affligeantes de la vie. »

 

 

Algérie/Syrie : une histoire commune

C’est à plus de 3 000 kilomètres de Damas que nombre de Syriens ont donc trouvé refuge. Si cette communauté a essaimé partout dans le Maghreb, de 3 000 à 5 000 du côté du Maroc et de 2 500 à 3 000 en Tunisie, l’Algérie s’est imposée comme la destination première pour le plus grand nombre. Comment expliquer un tel choix ?

Il faut sûrement chercher du côté des liens historiques unissant ces deux pays pourtant tellement éloignés. C’est ainsi en Syrie que l’émir Abdelkader part en exil en 1855. Cette (première) grande figure de la résistance algérienne au colonialisme français aurait été suivie par une centaine de ses compatriotes du côté de Damas. Une véritable communauté maghrébine s’installe alors dans la capitale syrienne. Très vite intégrée à la population locale, celle-ci participera pleinement aux efforts de tout un pays dans sa lutte contre les colons. L’ombre de l’émir plane sur les relations entre les deux pays.

C’est effectivement son petit-fils, Saïd Abdelkader, qui prononcera en 1918 la déclaration d’indépendance d’un pays libéré de la domination britannique. Et ce avant d’endosser le rôle de Premier ministre du roi Fayçal. Quant à l’émir Khaled, autre descendant d’Abdelkader, il marchera dans les pas de son aïeul en se voyant contraint de fuir, sous la pression française, à Damas en 1926. Il y finira ses jours.

L’histoire est ainsi faite que des centaines de Syriens prendront fait et cause avec le peuple algérien durant la guerre de Libération. Le plus célèbre est sûrement Nourredine al-Atassi qui accédera au poste de président de la République syrienne en 1966. Cette relation étroite connaît un véritable coup d’arrêt avec le putsch d’Hafez el-Assad en 1970. Le changement de régime conduit quelques opposants à prendre la route d’Alger alors que les relations diplomatiques entre les deux pays se dégradent. Reste une histoire commune et une mémoire entretenue par les diasporas respectives.

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