Blaise Diagne : le précurseur

par Hervé Pugi.

« La voix de l’Afrique », tel est le surnom gagné au Palais-Bourbon par Blaise Diagne, premier Africain élu à la Chambre des députés puis sous-secrétaire d’État aux colonies. Plus de 30 ans avant l’élection d’un certain Léopold Sédar Senghor dans les rangs de l’Assemblée constituante, le natif de Gorée le 13 octobre 1872 a joué le rôle de précurseur pour toute une génération d’intellectuels, issus de l’Afrique coloniale, qui accéderont aux responsabilités au moment de l’indépendance de leurs pays. Un homme historique qui garde pourtant une image trouble.

Des rues de Dakar à celles de Paris, le souvenir de Blaise Diagne s’est progressivement estompé de la mémoire collective. Dans une Afrique toujours habitée par la douloureuse question du colonialisme, cet enfant du Sénégal est trop longtemps apparu comme l’incarnation de l’assimilationnisme. Difficile dans ces conditions d’accéder à une postérité à la hauteur de ses flamboyants successeurs. Plus encore pour celui qui s’est vu affublé de son vivant du cruel sobriquet de « judas africain », voire de « judas nègre ». Le destin de ce fils de Sérère, par son père, et de Mandjaque, par sa mère, est pourtant en bien des points remarquable.

Recueilli dans sa prime jeunesse par une famille de notables métisse, les Crespin, le petit Blaise accédera à des responsabilités inimaginables pour un homme de son milieu mais surtout de… sa couleur. Dans un monde où la suprématie blanche prévaut, Blaise Diagne casse les codes. Dans sa vie privée tout d’abord, il épouse en 1909 une jeune femme blanche Marie-Odette Villain qui lui donnera quatre enfants. Dans la vie publique surtout où il parvient à arracher la députation du Sénégal, dès 1914, au nez et à la barbe des riches négociants blancs qui se disputaient traditionnellement le poste. Un siège qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort, le 11 mai 1934. Parallèlement, il occupera la fonction de maire de Dakar à partir de 1920.

 

Une ambivalence coupable

L’élection au Palais-Bourbon est un séisme dans la France très conservatrice, réactionnaire même, de ce premier quart du XXe siècle. Victime des préjugés racistes de son époque, Blaise Diagne va également devoir composer avec les critiques de ceux qui avaient vu dans son ascension une lueur d’espoir pour les « indigènes ». Toute l’ambiguïté du personnage tient en fait dans une déclaration : « Nous, Africains de France, nous avons choisi de rester français, puisque la France nous a donné la liberté et qu’elle nous accepte sans réserves comme citoyens égaux (…). Aucune propagande, aucune influence de la part des Noirs ou des Blancs ne peut nous empêcher d’avoir le sentiment que la France est capable de travailler pour l’avancement de la race noire. »

Républicain convaincu, Diagne semble n’avoir en fait jamais envisagé l’avenir de l’Afrique autrement que dans le cadre colonial. Ce qui ne l’empêcha pas pour autant d’œuvrer à l’amélioration du sort des Africains et de la cause noire. Son engagement dans le panafricanisme naissant connaîtra cette même ambivalence. Reflet de la difficulté de défendre un peuple colonisé tout en siégeant dans un Parlement de… colonisateurs.

Voué aux gémonies pour avoir justifié le travail forcé, participé activement à l’enrôlement des tirailleurs sénégalais en 1918 ou s’être laissé aller à un affairisme typique des mœurs de son temps, il convient néanmoins de rendre à Blaise Diagne sa place dans l’Histoire. Celle d’un précurseur qui défendait, de son propre aveu, « des idées saines basées sur une évolution rationnelle, et non sur une révolution brutale ».

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