Quand la France dansait noir

par Hervé Pugi.

Dans la foulée du succès de la célèbre Revue nègre, conduite par la truculente Joséphine Baker, une véritable « négrophilie » envahit Paris dès la fin de la Grande Guerre et tout au long des années 30. Si les GI américains ont introduit leur jazz endiablé, les Antillais vont réussir à imposer leur biguine toute aussi démentielle. Apparue en Guadeloupe dans la seconde moitié du XIXe siècle, celle-ci va devenir la reine des cabarets de la capitale.

« Le dimanche soir, on délaissait les amères élégances du scepticisme, on s’exaltait sur la splendide animalité des Noirs de la rue Blomet. […] À cette époque, très peu de Blanches se mêlaient à la foule noire ; moins encore se risquaient sur la piste : face aux souples Africains, aux Antillais frémissants, leur raideur était affligeante ; si elles tentaient de s’en départir, elles se mettaient à ressembler à des hystériques en transe. […] Le bruit, la fumée, les vapeurs de l’alcool, les rythmes violents de l’orchestre m’engourdissaient ; à travers cette brume je voyais passer de beaux visages heureux. »

Ce témoignage exubérant, signé Simone de Beauvoir dans son autobiographie La Force de l’Âge, en dit long sur l’ivresse provoquée par la découverte de la culture mais plus encore de la musique antillaise durant l’entre-deux-guerres. Une tendance qui s’inscrit dans l’air du temps. À l’image du prix décerné par l’Académie Goncourt à l’auteur martiniquais René Maran pour son Batouala, véritable roman nègre en 1921. L’Exposition coloniale internationale de 1931, visitée par 33 millions de curieux, consacre définitivement la culture de ces îles lointaines dans une capitale rêvant de renouer avec la frénésie des années folles.

 

Les artistes adorent !

Le Bal colonial (dit aussi Bal nègre), le Bal de la Glacière, le Canari ou le Rocher de Cancale deviennent très rapidement des hauts lieux de la nuit parisienne. Loin des cafés policés des grands boulevards, ces cabarets transpirent une suavité inconnue. Un parfum de transgression et d’interdit qui les rend plus attractifs encore.

La diaspora antillaise voit ainsi débarquer artistes et intellectuels blancs. De Mistinguett à Maurice Chevalier, en passant par Hemingway, Fitzgerald, Cocteau ou Picasso, tous feront halte dans ces « lieux de débauches », comme ils sont décrits par les milieux réactionnaires. Le Prince de Galles, futur Édouard VIII, noceur devant l’Éternel, viendra lui-même vibrer aux sons des frères Bathuel, de Des Wouves ou encore de Robert Charlery, entre autres musiciens de l’avant-garde antillaise.

Les Sartre, Camus, Vian et autres Prévert retrouvent ainsi au Bal nègre un Robert Desnos, venu en voisin, ensorcelé par une ambiance inédite. Il en assurera d’ailleurs la promotion dans la revue Comoedia : « Un bal oriental s’est installé. Un véritable bal nègre où tout est nègre, les musiciens comme les danseurs : et où l’on peut passer, les samedi et le dimanche, une soirée très loin de l’atmosphère parisienne parmi les pétulantes Martiniquaises et les rêveuses Guadeloupéennes. »

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