Roland Lombardi : « On ne décrètera pas de l’extérieur la paix entre Israël et la Palestine »

réalisé par Hervé Pugi.

Alors que le Moyen-Orient connaît de nouvelles flambées de violence, certains pays de l’Union européenne se sont engagés dans la voie de la reconnaissance de l’État palestinien. Une bonne initiative ? Pas si sûre à en croire l’analyste Roland Lombardi… 

Scribouille : L’Assemblée national française a voté une proposition de résolution invitant le gouvernement à reconnaître l’État palestinien. Alors, défiance vis-à-vis d’Israël ou soutien au peuple palestinien : comment faut-il interpréter cette nouvelle tendance ?

Roland Lombardi (R. L.) : La proposition socialiste de résolution invitant le gouvernement à reconnaître l’État palestinien ne représente aucun intérêt, pour la France, et encore moins pour la paix. Cette démarche s’inscrit dans une tendance : décision suédoise, vote britannique symbolique et déclarations de la ministre des Affaires étrangères européennes. Malheureusement, ces initiatives n’auront aucune incidence concrète sur les évènements. J’ai bien peur que, dans le contexte local actuel, certains dirigeants européens ne cèdent une fois de plus à la « dictature de l’opinion et de l’émotionnel ». En France, particulièrement, il faut espérer que ce ne soit pas simplement une démarche bassement électorale… Le manichéisme, basé sur des mythes, des partis pris ou des idéologies, n’a pas sa place dans les relations internationales. On ne décrètera pas de l’extérieur l’avènement d’une réelle souveraineté palestinienne et une paix négociée entre Israël et l’Autorité palestinienne. Même si la situation semble bloquée, la seule solution sera, sur le terrain, une reprise des négociations et d’un vrai processus de paix, entre Israéliens et Palestiniens.

Scribouille : Quel impact peut avoir le vote d’une telle résolution quant aux relations entretenus entre la France, ainsi que tout pays qui se lancerait dans une telle démarche, et Israël ?

R. L. : La Suède n’est pas un acteur géopolitique de premier plan. Sa position est donc commode puisqu’elle n’a pas à ménager des alliances ou des susceptibilités locales. Certes, il y aura sûrement un échange symbolique d’ambassadeurs mais sur le terrain cela n’aura aucune conséquence. Pour un pays comme la France, en revanche, il peut y avoir des « perturbations » dans les échanges commerciaux entre les deux pays. De plus, dans le contexte international de lutte contre le terrorisme islamiste, la France est en première ligne au Sahel, en Irak et sur son propre territoire. Une telle résolution pourrait « gêner », par exemple, la coopération entre Paris et Tel Aviv dans les domaines du contre-terrorisme ou du renseignement. 

Scribouille : Comment expliquer la nervosité des responsables israéliens dès lors que l’on aborde une telle question ?

R. L. : Pour les Israéliens, les démarches comme celle de la Suède sont de la pure ingérence. Cela risque juste de « braquer » les Israéliens en général et de radicaliser les positions du gouvernement Netanyahu en particulier. Les dirigeants israéliens ont intégré le principe de deux États pour deux peuples. Malheureusement, pour des raisons électorales, depuis la réconciliation palestinienne (Fatah/Hamas) du printemps, Netanyahu a rompu les négociations. Même certains responsables militaires étaient contre une telle décision. D’ailleurs, Netanyahu se refuse à négocier avec le Hamas alors qu’officieusement et indirectement, les Israéliens le font depuis l’affaire Shalit…In fine, ce fut une erreur puisque Abbas s’est alors tourné vers l’international pour contourner les négociations. Avec les violences de ces derniers temps, la reprise du dialogue semble d’autant plus s’éloigner. On peut alors se demander pourquoi, durant la dernière guerre de Gaza, les Israéliens n’ont pas profité du contexte international (pressions et condamnations finalement peu nombreuses par rapport au passé, isolation du Hamas) et régional (guerre en Syrie et en Irak, soutien de l’Egypte…) pour « mettre à terre » le mouvement islamiste palestinien, éliminer ces chefs et « remettre les clés » de Gaza aux hommes de Mahmoud Abbas ? Avoir laissé un Hamas moribond, c’était semer les germes d’une division sanglante dans le camp palestinien et surtout, forcer Abbas à « extrémiser » son discours. Pourtant, le président de l’Autorité palestinienne demeure, à l’heure actuelle, la principale chance de paix pour Israël…

Scribouille : Ces démarches unilatérales sont-elles la preuve ultime de l’impasse diplomatique dans laquelle se trouve la diplomatie européenne sur le dossier Israël/Palestine ?

 R.  L. : Sur ce dossier le plus important pays de l’Union, l’Allemagne, ne suivra jamais ce mouvement de reconnaissance d’un État palestinien, pour des raisons historiques et affectives. L’Europe est désunie. Elle est un géant économique mais un nain politique dont la petite voix a du mal à se faire entendre. Il n’y a pas de politique étrangère commune et chacun joue sa propre partition. Inévitablement, sur les grands dossiers internationaux, l’influence de l’Europe est quasi nulle…

Scribouille : Enfin, peut-on imaginer les États-Unis, incontournables dans la région, suivre la voie ouverte par l’Europe ou est-ce un pur fantasme ?

R. L. : Non, les États-Unis ne changeront pas leur position. Ils font preuve de réalisme…du moins sur ce dossier. Comme l’a rappelé le Président Obama : « une paix durable et équitable n’est possible qu’au moyen d’une approche reposant sur une démarche de type bilatérale et les actes symboliques destinés à isoler Israël aux Nations unies ne créeront pas un État indépendant ».

Roland Lombardi est spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense. Consultant indépendant et analyste chez JFC-Conseil. Par ailleurs doctorant à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) d’Aix-Marseille Université, celui-ci est également membre actif de l’association Euromed-IHEDN. Auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009). Il collabore régulièrement au blog RiskEnergy et au site Esprit Corsaire, Observatoire de la Défense et de la Sécurité. Il expose également ses vues à travers des articles et de publications dans la Revue de la Défense Nationale et le magazine Moyen-Orient. Ses dernières publications : « Quel avenir pour l’armée dans la nouvelle Égypte », in Moyen-Orient, n° 17, janvier 2013, « La résilience du régime de Damas et les perceptions israéliennes des évolutions syriennes », in EurOrient, n°41, mai 2013 et « Les évolutions du conflit syrien : la vision israélienne » in Confluences Méditerranée n° 89, Printemps 2014.

 

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