Le bon nègre ? « Y’a (pas) bon ! »

L’époque coloniale aura été porteuse de nombre de stéréotypes dans l’opinion publique française (et au-delà). Déniant à ces peuples toute histoire ou civilisation, le colonisateur affiche un paternalisme plein de condescendance qui n’est pas sans arrière-pensée. Toute une imagerie autour du « bon noir » va naître. Pas anodin dans une France qui entend mener à bien une « mission civilisatrice » dans ses possessions d’Outre-mer.

« Moi, bon nègre tout noir, tout noir, de la tête aux pieds, si vous voulez voir, venu à Paris, pensant rigoler… » Voilà la ritournelle accrocheuse de À la cabane bambou, chanson popularisée par Félix Mayol, qui a fait danser tout Paris au début du XXe siècle. Un exemple parmi tant d’autres de la représentation que pouvait se faire la France métropolitaine de ses lointaines colonies. De « Bamboulino, jolie moukère négro » à « Nénufar, joyeux lascar » qui « pour être élégant, c’est aux pieds qu’il mettait ses gants », la culture populaire va associer aux Noirs une forme de naïveté débilitante qu’elle ne cessera de décliner durant des décennies.

Lèvres épaisses, cheveux crépus et nez proéminent, l’Africain le Noir en fait acquiert très rapidement des traits, entre sauvagerie et bouffonnerie, pour le moins caricaturaux. À ce faciès va vite être adjoint un parler qui sera tout aussi vite qualifié de « petit nègre », terme qui fera son entrée dans le Grand Larousse en 1928 accompagnée de cette définition : « Français élémentaire qui est usité par les Nègres des colonies ».

 

Tintin dans le collimateur

La plus parfaite illustration de l’ensemble de ces stéréotypes est très certainement l’album de bande-dessinée Tintin au Congo, prépublié en 1930 avant d’être réédité en 1946. Au moment des indépendances africaines, Hergé n’échappera pas à la critique et se verra taxé de racisme. Ce à quoi le dessinateur répondit : « toutes les opinions sont libres, y compris celle de prétendre que je suis raciste… Mais enfin, soit ! Il y a eu Tintin au Congo, je le reconnais. C’était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l’époque : les nègres sont de grands enfants. Heureusement pour eux que nous sommes là ! Et je les ai dessinés, ces Africains, d’après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque, en Belgique. »

Des préjugés qui remontent à des temps anciens. On peut ainsi être choqué quand on voit une affichette anglophone datant de 1769, faisant l’annonce de l’arrivée d’une cargaison de nègres à vendre sur le marché. On le sera tout autant pour ce qui est de la promotion de différentes Expositions coloniales où l’on présentait les « nègres à l’état sauvage », de véritables « zoos humains » où étaient mis en scène, en cage, des populations noires, tels des animaux.

 

Des clichés à la dent dure

Outre les propos racistes de personnalités politiques, les écrits outrageants dans certains magazines, les clichés du « bon petit nègre », des appellations à caractère raciste dans les produits de consommation courante sont malheureusement aujourd’hui encore d’actualité. Les associations veillent heureusement au grain et n’hésitent pas à dénoncer le caractère offensant ou raciste de propos, de publications, ou bien même de noms de produits donnés par des fabricants qui véhiculent encore une image colonialiste voire raciste.

Après les « Y’a bon Banania » bien connus et d’autres images archaïques de l’homme noir, on voit encore apparaître des bijoux « style esclave » commercialisés par la marque espagnole Mango, des thés « exposition coloniale » vendus par la marque Mariage frères, des déguisements « zoulous » chez Kiabi, des chocolats « Négro » et « Bamboula », d’une chocolaterie française ou encore une campagne de publicité de Danone pour le produit Danette, où est mise en scène une famille noire déguisée en animaux. Tous ces produits ou appellations ont été retirés de la vente ou modifiés, suite aux dénonciations faites par les associations comme SOS Racisme. Preuve que l’esprit « colonialiste » et les clichés racistes sont toujours persistants.

2 réflexions sur “Le bon nègre ? « Y’a (pas) bon ! »

  1. Salut ! Je viens de lire ton analyse. Tu as de bons arguments et je suis d’accord avec toi. Surtout que hier soir, j’ai vu un documentaire traitant sur la colonisation française et le rapport qu’entretenaient les différents régimes (de la monarchie de Juillet à la 4eme République) avec les populations « indigènes ». Je savais qu’il y avait un racisme lattant mais bien prononcé, dans les colonies. Un racisme qui même après la décolonisation, a bouleversé d’une certaine manière notre société occidentale jusqu’à aujourd’hui, malgré tous nos progrès. D’ailleurs, l’eugénisme est une idéologie qui contrastait fort avec les valeurs défendues par les régimes post- Révolution française. Ça je le savais.
    Mais quand j’ai vu le documentaire, j’étais loin d’imaginer toute l’horreur (outre les répressions sommaires, caricatures et appétits impériaux). La Terreur, si on peut l’appeler ainsi, était quasi-systématique et systémique. Hors, la République n’était pas censée être dictatoriale.
    On a transmis aux Français de Métropole une vision faussée des Africains (entre-autres), imprégnée de racisme. Hors, la République n’était pas raciste dans ses fondements. Le racisme n’était, pour être plus précis, pas légalement toléré (du moins sur le papier) dans le régime républicain, contrairement au régime nazi, qui lui, etait fondamentalement raciste.
    Enfin, les Français ont subi un lavage de crâne permanent, à travers le cinéma et les livres leur sur vendant la mission « bienfaitrice » et « civilisatrice » de la colonisation. Il y avait même des parades grandioses organisées chaque14 juillet en souvenir de la Révolution et de ses progrès societaux modernes, presentes comme des modeles a suivre. Et tandis que le peuple Français se rassemblait en masse pour glorifier la prise de la Bastille, le gouvernement leur cachait la vérité sur les conditions des indigènes et censurait. Hors, la République ne devait pas être un État à caractère totalitaire comme le nazisme ou le communisme, mais bel et bien un État démocratique, qui plus est, le « Pays des Droits de l’Homme ». Quel choc. Tu peux me donner ton avis et tes impressions sur ce que je viens de dire. J’ai hâte de recevoir ta réponse 🙂

    1. Bonjour à vous. Désolé pour le temps de réponse. Je dirai que dès lors que l’on parle de géopolitique – et quoi de plus géopolitique que le colonialisme – il faut garder en mémoire les paroles du président de Gaulle à savoir que « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Si l’on envisage l’Histoire – avec un grand H – sous ce prisme on comprend dès lors que ces arguments de « mission civilisatrice ou bienfaitrice » ne pèsent pas lourds. En revanche, il y a l’autre histoire – celle avec un petit h et qui compose la grande Histoire – celle de milliers voire de millions de colons qui n’étaient pas tous des négriers, des profiteurs ou des tyrans en puissance mais bien des hommes et des femmes qui ont vu dans la colonisation un moyen de s’extirper de leur condition en métropole. Ces petits, qui se sont construits une situation sur une terre qu’ils ont appris à aimer et qu’ils ont souvent travaillé, sont les autres victimes du colonialisme. Après les colonisés eux-mêmes cela va de soit. On trouve tout ce paradoxe dans les écrits d’un Camus sur l’Algérie qui prônait plus d’égalité, pour ne pas dire l’égalité complète, sans pourtant se résoudre à accepter que l’indépendance algérienne était un du. Il suffit de lire ses chroniques algériennes pour le réaliser.
      Enfin, il faut toujours penser à recontextualiser les événements. Ne pas prendre part au mouvement colonialiste pour un Etat signifiait devenir insignifiant dans le concert des nations. Et sur ce point les idéaux ne résistent pas à la « real-politic ». En 1918, le président américain Wilson a vendu à l’Europe le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, donc à l’autodétermination. D’où l’éclatement des Empires austro-hongrois, ottomans etc; Il est célébré pour cela. On oublie que cet homme proche du Klu Klux Klan, qui gouvernait un peu où la ségrégation régnait dans son pays, n’envisageait l’autodétermination que pour les peuples… européens. Nullement les colonies. La démocratie n’est pas un acquis parfait mais bien un concept fragile qu’il convient de polir et de lutter pour maintenir.
      De nos jours, l’Afrique – pour ne parler que d’elle – souffre encore des effets du colonialisme. Nombre de frontières ont été tracées en dépit du bon sens, sans respect ethnique ou historique. De même, à l’image du Soudan, certaines ethnies ont été historiquement montées les unes contre les autres selon le principe de diviser pour mieux régner. Eh bien ces antagonismes demeurent un siècle plus tard. Je n’évoquerait même pas le néo-colonialisme, essentiellement économique, qui va de pair avec la corruption. Bref, il y aurait beaucoup à dire sur le sujet et je m’arrêterai là en espérant avoir répondu à quelques-unes de vos attentes. Merci pour votre intérêt. Bien à vous.
      HP

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