Amel Boubekeur : « Le discours religieux de Daech est vide de substance »

réalisé par Hervé Pugi.

Anarchie en Libye, attentats en Tunisie et une frange dissidente d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) qui fait allégeance à Daech en Algérie, tous les ingrédients semblent réunis pour voir le Maghreb s’enflammer sous les coups de butoir de groupes terroristes. Un scénario avancé par certains experts mais fermement contesté par d’autres. Entre fantasme et réalité, la menace Daech plane sur la région comme dans les esprits. Ce que nous explique Amel Boubekeur, sociologue au Brookings Doha Center.

Scribouille : Avec l’émergence de Daesh, certains observateurs craignent une recrudescence d’actes terroristes au Maghreb. Le risque est-il réel ou n’est-ce finalement qu’un fantasme ?
Amel Boubekeur (A. B.) : L’émergence de Daech est une réalité. On ne peut pas nier que le danger existe. Ce groupe bénéficie d’une capacité d’attraction importante auprès des jeunes, que ce soit au Maghreb ou en Europe. Le web est utilisé comme une arme de manipulation. Et puis, il y a la question du financement qui est cruciale. On ne peut donc pas parler de fantasme. Maintenant, il est vrai que la communauté internationale, pas seulement au Maghreb d’ailleurs, a une fâcheuse tendance à instrumentaliser la question du terrorisme. Notamment en surévaluant le risque. Ce paradigme n’est pas nouveau.

Scribouille : De fait, on a parfois l’impression que ces combattants sont bien moins des extrémistes religieux que des groupes mafieux…
A. B. : C’est effectivement la grande mutation qui a pu être observée à la fin des années 90. Le discours religieux tenu par Daech comme par Al-Qaïda est vide de toute substance. Rien dans le Coran ne légitime les massacres d’innocents, la pose de bombes ou tout autre acte de violence. Nous sommes passés de mouvements politiques et idéologiques à des mouvements que l’on pourrait qualifier de parasitiques. Il ne s’agit plus de revendiquer un projet de société alternatif mais bien de s’approprier des ressources. Ils sont dans une logique de prédation. On voit bien qu’en Afghanistan comme en Algérie ou en Irak, ces groupes se sont lancés dans la contrebande, le trafic de drogue et toutes sortes d’activités contraires aux valeurs qu’ils prétendent défendre.

Scribouille : Qu’est-ce qui peut pousser une certaine frange de la jeunesse à rallier de tels mouvements ?
A. B. : Lors de mes entretiens avec certains terroristes, j’ai pu constater que l’un des déterminants du glissement vers la radicalité était l’impossibilité d’exprimer une opposition pacifique et ouverte aux pouvoirs en place. De manière générale, la société civile au Maghreb n’a pas vraiment voix au chapitre. Ces jeunes sont, d’une part, confrontés à des États autoritaires et, d’autre part, ils assistent impuissants aux agissements de grandes puissances dont ils contestent l’hégémonie. Difficile d’exister dans de telles conditions. Du coup, ces jeunes vont chercher à intégrer des groupes forts structurants pour eux-mêmes dont ils ne partagent en revanche
très souvent pas les idées. C’est une manière de se faire entendre…

Scribouille : Dans un tel contexte, le différents partis politiques se revendiquant de l’islam ne devraient-ils pas tenter de jouer un rôle de catalyseur ?
A. B. : Ce serait leur faire un procès d’intention que d’affirmer que ceux-ci n’ont pas pris leur distance avec les mouvances terroristes. Les uns et les autres ont condamné de manière assez claire tout recours à la violence. Après, quelle que soit sa chapelle, il est impossible d’avoir un contrôle total sur ses ouailles. Il serait injuste de les tenir responsables de ces actes.

Scribouille : À l’inverse, comment peut-on appréhender la réaction des Occidentaux quant à la menace Daech ?
A. B. : Elle a été idéologisée. L’intervention de la coalition internationale en Irak et en Syrie a été vendue, une nouvelle fois, comme une croisade morale contre une barbarie qui menacerait l’Humanité, représentée par le camp de l’Occident. Or, celui-ci mène des attaques contre Daech tout en considérant les populations civiles locales comme de simples dommages collatéraux. Il y a là encore quelque chose de gênant.

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