Abdelhakim Belhadj : « Nous n’acceptons pas Daech ! »

par Hervé Pugi

La parole d’Abdelhakim Belhadj est rare donc précieuse. L’ancien ennemi n°1 du régime de Kadhafi se fait discret dans une Libye ravagée par les luttes intestines. Pour autant, le libérateur puis gouverneur militaire de Tripoli compte bien jouer un rôle, pas des moindres, dans la reconstruction de la nouvelle Libye. Désormais leader du parti El-Watan, Abdelhakim Belhadj a accepté une interview exclusive. 

Scribouille : Abdelhakim Belhadj, certains vous qualifient de prochain « homme fort » de la Libye. Qu’est-ce qui vous fait penser que vous avez la légitimité de gouverner le nouvel État libyen ?

Abdelhakim Belhadj (A. B.) : Concernant le pouvoir et l’équilibre des forces, je dois souligner que la Libye est entrée dans une nouvelle ère depuis le soulèvement du 17 février 2011. Je suis l’un de ceux qui ont participé aux premiers développements de cet événement historique. Je me considère comme l’un de ceux qui ont déclenché cette révolution. Le 17 février 2011, nous nous sommes dressés avec mes camarades. Pour autant, je n’ai pas réclamé le pouvoir. Dans ces conditions, je ne peux pas être qualifié comme étant celui qui détient le pouvoir ou être le seul à pouvoir y prétendre.

Scribouille : Un « homme fort » : est-ce ce dont la Libye a besoin ?

A. B. : Il faut prendre en considération que, pendant quatre décennies, la Libye a été soumise au totalitarisme. Ce régime s’est maintenu à la tête du pays par la dictature. La Libye n’acceptera plus d’être gouvernée de la sorte désormais. Nous voulons construire un état civil, qui gouvernera de manière apaisée pour l’intérêt de son peuple. Si une présidence doit émerger, elle devra être puissante et sereine.

Scribouille : Quelle est votre réaction face aux rumeurs qui vous ont présenté comme étant le leader de Daech ?

A. B. : Nous ne tolérons pas Daech. Nous n’acceptons pas le massacre d’êtres humains. Ces tueries n’ont rien à voir avec l’Islam. Nous avons dès le départ clamé haut et fort que nous rejetions le massacre de civils. Je le répète ceci n’a rien à voir avec l’Islam. J’insiste sur le fait que nous nous sommes toujours opposés à ce type d’action. Les Libyens se sont dressés contre le dictateur Kadhafi au cours de la révolution. Je pense qu’ils ont le droit de voter pour le futur de la Libye et de choisir le leader du gouvernement. Et personne ne peut priver le peule libyen de ce droit. Daech s’inscrit dans une idéologie radicalement différente. Les Libyens choisiront la bonne personne. Lorsque nous parlons de l’islam, nous devons nous référer à l’histoire. Depuis treize siècles, la Libye est un pays islamique et les Libyens ne se posent pas la question de l’identité puisqu’ils savent parfaitement qui ils sont. Ils n’ont pas besoin que l’Islam leur soit enseigné ! La question se posait déjà en Libye lorsque Kadhafi donnait sa propre interprétation de l’Islam et sa vision du prophète.

Scribouille : Qui, selon vous, se cache derrière ces rumeurs ?

A. B. : Ceux qui soutenaient Khadafi ! Ceux qui faisaient partie du régime de Khadafi et qui se prononçaient en faveur de son retour ! Nous savons exactement quelles sont les personnes qui veulent ternir notre image et celles qui les appuie depuis l’étranger. Nous leur délivrons le message suivant : nous disons ce que nous pensons et agissons en fonction de nos convictions et personne ne pourra rien y changer.

Scribouille : Est-ce que la Libye a un futur démocratique ?

A. B. : Sans aucun doute. C’est ce que nous cherchons, ce que nous souhaitons. C’est un concept politique dont nous devons débattre avec la population. Nous devons bâtir une culture d’acceptation des autres. Il nous faut nous ouvrir à la culture du compromis et du vivre ensemble.

Scribouille : De nombreux Libyens nous ont expliqué qu’une réconciliation nationale représentait un challenge impossible. La création d’une fédération, avec une large autonomie accordée aux régions, pourrait apparaître comme la meilleure solution pour le futur de la Libye. Quelle est votre opinion ?

A. B. : Tout d’abord, je ne suis pas d’accord avec cette affirmation qui consiste à dire que la plupart des Libyens souhaitent le fédéralisme. En revanche, j’affirme avec certitude que 100 % des Libyens veulent une Libye unie et ils n’accepteront pas que leur pays soit divisé. La plupart des gens soutiennent le fédéralisme car ils rejettent toute proposition venant de Tripoli. Ils veulent que le gouvernement soit décentralisé. Le fédéralisme ne constitue pas une bonne solution pour la Libye.

Scribouille : De ce fait, vous accepteriez de collaborer avec Haftar ou Al-Theni ?

A. B. :Pour être honnête, Haftar est une part du problème. M. al-Theni, le Premier ministre de transition, est faible. Il n’a aucune feuille de route pour la Libye et c’est là son plus gros problème.

Scribouille : Et quid d’Ansar al-Sharia ?

A. B. : Ansar al-Charia est notre problème et il faut le résoudre. Nous devons réaliser le diagnostic approprié, sans cela nous ne parviendrons pas à le solutionner. Ansar al-Sharia s’est implanté dans notre société avec une idéologie qui exclut l’autre et les différentes façons de penser. Nous appelons donc au dialogue afin de toucher ces jeunes enclins au fanatisme et les réinsérer dans une société qui ressemblerait et n’exclurait personne. Nous devons remédier à la question de ces jeunes radicalisés. Nous n’utiliserons pas la force, dans un premier temps. Nous tenterons d’user de la scolastique. L’État et les règles étatiques devront être respectés parce que ces règles sont nécessaires pour vivre ensemble.

Scribouille : Quelle sera votre priorité si vous accédez aux responsabilités ?

A. B. : La sécurité est notre priorité. Clairement,  si nous voulons mettre en œuvre une quelconque politique de développement (enseignement, éducation, santé, etc.), il apparaît primordial de rétablir la sécurité, notamment à nos frontières. Cela constitue une première étape qui facilitera la reconstruction et le développement de notre pays.

Scribouille : Pouvez-vous gouverner la Libye sans avoir la mainmise sur le pétrole ?

A. B. : Quand nous parlons de mécanisme de contrôle, nous ne considérons pas que l’utilisation de la force est le seul moyen de contrôler le pouvoir. La force doit être utilisée en dernier ressort. Nous avons plus important à faire. Nous devons rebâtir les finances du pays. Nous devons redonner aux banquiers nationaux leur prépondérance. Nous devons prendre des décisions qui bénéficieront au pays. Le peuple est notre principale priorité.

Scribouille : Ce que nous voulions dire, c’est que vous aurez besoin de cet argent pour reconstruire le pays ?

A. B. : Nous plaçons le dialogue et l’intérêt national par-dessus tout. Le dialogue est essentiel. Nous tenons à reconstruire notre État à travers les institutions étatiques. Quand nous aurons un pouvoir central, nous redistribuerons l’argent reçu à ces institutions. Notre problème actuel est que nous n’avons pas une vision suffisamment claire de la manière dont est dirigé le pays, dont l’État gouverne. C’est la prééminence du pouvoir des institutions qui assurera le respect du peuple envers l’État.

Scribouille : Vos détracteurs, en particulier, dans le camp du Général Haftar, affirment que vous avez pillé la Libye pour vous enrichir personnellement. Que répondez-vous à cela ?

A. B. :  Cela fait partie des rumeurs destinées à ternir notre image et tendant à soutenir, sans preuve, que nous contrôlons les affaires en Libye. J’engagerai des poursuites juridiques contre toute personne affirmant que j’utilise le pays à des fins illégales puisqu’il s’agit de diffamation. La justice sert précisément à cela. Je vous parie même qu’à la suite de cet interview les gens vous insulteront et affirmeront que vous êtes sous contrat avec nous.

Scribouille : Pensez-vous que l’action de l’OTAN a aidé la Libye ? La chute de Kadhafi et de son régime n’était-elle pas possible sans une intervention extérieure ?

A. B. : Nous ne pouvons nier l’élan donné à la Libye par l’intervention de l’OTAN. Les Libyens n’oublieront pas ce 19 mars lorsque des troupes, sur ordre de Kadhafi, ont marché vers Benghazi pour la détruire et massacrer la population qui s’y trouvait. L’aide de nos amis de l’OTAN a été essentielle. Que ce soit sur le terrain ou d’un point de vue politique, il ne faut pas sous-estimer l’action menée par les pays de l’OTAN et par ceux qui ont aidé les Libyens dans leur révolution. Pour autant, nous ne pouvons pas nier l’importance des actions menées sur le terrain.

Scribouille : Quel regard portez-vous sur l’initiative de Bernardino León? Croyez-vous en la formation d’un gouvernement d’unité nationale et le soutiendrez-vous ?

A. B. : La mission impartie à M Bernardino León en Libye n’est pas aisée. Du fait de la présence des tribus, le pays est divisé. Nous respectons l’action de M. Bernardino León. Je suis d’accord avec les principes de réconciliation et de constitution d’un gouvernement d’unité nationale qui travaillera depuis Tripoli et obtiendra le soutien de l’ensemble des régions libyennes. Le gouvernement reformera de façon régulière une armée, récupérera les 20 millions d’armes et poursuivra son combat contre le terrorisme. Oui, absolument, nous soutenons l’action de M. Bernardino León.

Scribouille : Regrettez-vous la manière dont Kadhafi est mort ? N’auriez-vous pas souhaité qu’il soit jugé ?

A. B. : J’ai vécu l’expérience de la prison et de l’injustice. Une cour m’a condamné à mort en moins de quinze minutes. Je ne le souhaite à personne. Je veux croire que si Kadhafi avait été traduit en justice,  il aurait été condamné à mort. Je n’aurais pas assez de temps pour lister les actes criminels perpétrés par Kadhafi. Néanmoins, je peux affirmer que ce ne sont pas seulement les Libyens mais toute la région et le monde entier qui ont subi ces actes. Nous ne devons pas regarder en arrière sinon pour en tirer des leçons.

Scribouille : En un mot, voulez-vous un procès en Libye pour Seif al-Islam ?

A. B. : Oui, bien sûr.

Scribouille : Pour rebondir sur l’idée de justice. Que comptez-vous faire des membres de l’ancien régime qui sont actuellement exilés hors du pays ?

A. B. : Si nous devons parler d’une nouvelle ère pour la Libye, celle-ci devra s’enraciner dans la justice. Je tiens à inviter tous les Libyens expatriés à nous rejoindre afin de bâtir une nouvelle Libye. La justice libyenne se doit de poursuivre certaines personnes. Nous garantissons (et nous travaillons à garantir) l’ensemble des droits à tous les Libyens. Ils auront tous les droits pour se défendre et, bien sûr, ils pourront pleinement les utiliser. Nous voulons poser les fondations d’un État libyen complètement nouveau, réconcilié.

Scribouille : Votre vie est comme un roman. Des montagnes de l’Afghanistan à la prise de Tripoli, en passant par un enlèvement par la CIA et la prison d’Abu Salim, vous arrive-t-il de regarder derrière vous ? Quel est votre sentiment sur votre vie ?

A. B. : Ma vie est un combat pour la liberté. C’était une lutte contre un régime qui usait du terrorisme contre la communauté internationale. Pour cette raison, le monde entier s’est dressé avec nous le 17 février. Nous n’avons jamais mené d’activités terroristes. Nous n’étions pas des terroristes. Nous n’avons jamais appelé au terrorisme. Au contraire, nous avons toujours donné notre lecture et partagé nos opinions avec la jeunesse pour la convaincre de ne pas plonger dans le terrorisme. Nous avons écrit un livre de 420 pages pour dissuader les jeunes de tomber dans le fondamentalisme.

Scribouille : Vous avez été enlevé et torturé par la CIA puis le MI6. Après de telles expériences, quelle est votre opinion sur les démocraties occidentales qui promeuvent des valeurs de paix et de fraternité et dénoncent la barbarie de l’Islam ?

A. B. : Avant tout, je veux dire que ce que nous avons traversé avec mon épouse était juste inhumain et misérable. Leurs actes n’ont pas seulement impacté ma famille ou ma personne mais cela a aussi brisé ces grands principes qu’ils nomment justice et respect de la dignité humaine. Ils ont trahi ceux qui avaient mis leur confiance en eux. Ils ont agi en contradiction avec les droits de l’Homme. Ils m’ont vendu à un régime qui commettait des atrocités. Je pourrais vous rappeler les actes criminels de Kadhafi : le meurtre à Londres d’un policier, l’attentat à la bombe de l’avion français UTA, l’explosion du vol 103 de la Pan Am à Lockerbie en Écosse et celle d’un café à Berlin en Allemagne.  Je n’étais pas le responsable de ces actes. Paradoxalement, en me renvoyant en Libye, ils ont aidé un régime qui leur déplaisait fortement.

Scribouille : Est-il facile de passer de trente ans de combat armé et de clandestinité à une vie en pleine lumière ?

A. B. : Nous étions des activistes politiques engagés contre le régime de Kadhafi. Mon groupe avait l’intention de renverser Kadhafi par la force et nous avons tout fait pour y parvenir. Mais je dois insister sur un point important : notre lutte n’est jamais sortie des frontières libyennes. Nous avons juste cherché à libérer les Libyens du régime de Kadhafi. Puis, nous avions pris la décision claire d’arrêter nos actions du vivant de Kadhafi. Mais quand les Libyens ont fait leur révolution, nous devions être à leurs côtés. Ce n’était pas uniquement notre révolution. L’ensemble de la communauté internationale et l’OTAN eux- nous ont soutenu. Dorénavant, nous devons un construire un État civil.

Scribouille : L’image d’un terroriste proche d’Al-Qaïda et d’Oussama Ben Laden vous colle à la peau. Quelle est votre réaction à ce sujet ?

A. B. : Tout ceux qui ont réellement étudié la naissance, l’évolution et le développement de notre organisation reconnaitront que notre unique objectif était que la chute de Kadhafi et de son régime. Tout le monde sait que nous nous sommes opposés à Al-Qaïda. Nous l’avons clamé haut et fort avant 2001. Après avoir été enlevé par la CIA, je leur ai demandé de me transférer vers les États-Unis car je savais ce qui allait m’arriver en Libye. Ils m’ont répondu que je n’étais pas recherché par la justice américaine. Plus tard, j’ai compris pourquoi ils m’ont arrêté et pourquoi j’ai été détenu.

Scribouille : Quelques mots à propos de l’action judiciaire engagée en Grande-Bretagne ?

A. B. : J’ai effectivement intenté une procédure légale devant les tribunaux britanniques pour le rôle joué par le MI6 qui m’a livré à une dictature. J’ai souffert des années. J’ai été torturé physiquement et mentalement. Ils m’ont offert une compensation financière.  Mais parce que l’on parle de dignité, je réclame qu’ils confessent leurs actes ! Et parce qu’ils ont refusé de le faire, j’ai décidé de saisir la justice britannique. Je crois au système judiciaire britannique. La justice est essentielle, peu importe la religion, le statut social ou la couleur de peau. Nous attendons le verdict. Je n’appellerai pas à la vengeance parce que c’est la justice que je recherche, pour moi et les autres.

Scribouille : Vous êtes un djihadiste. C’est une chose que vous assumez. Mais, finalement, qu’est-ce qu’être un djihadiste pour vous ?

A. B. : Mes camarades et moi avons lancé, pour des raisons politiques, une organisation. Nous n’avons jamais fomenté des actions terroristes dans le monde. Beaucoup de personnes de mon organisation habitaient dans des pays européens, en toute légalité, et ils n’ont jamais planifié de commettre un quelconque acte mettant en danger les États dans lesquels ils résidaient. Donc, il est totalement injuste d’attribuer à notre organisation une vision qui est très éloignée de celle que nous défendions.

Scribouille : Enfin, comment voyez-vous votre futur et celui de la Libye ? Sont-ils liés ?

A. B. : Chaque Libyen est lié à son pays ! La Libye a suffisamment d’atouts pour lui permettre d’envisager un avenir brillant.  Nous avons besoin d’un peuple doté d’une farouche volonté et de bonnes capacités pour participer à la reconstruction du pays. J’espère que la lutte ne s’étendra pas parce que je veux que le peuple voie la naissance d’une nouvelle Libye.

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