Transition en Tunisie : les clés de la réussite

par Hervé Pugi.

Un peu plus de trois ans après le soulèvement populaire qui a balayé la dictature de Ben Ali, la Tunisie a fait face à son destin lors des toutes dernières semaines. Les rendez-vous électoraux qui se sont succédés entre octobre et décembre étaient effectivement autant d’occasions de mettre à l’épreuve un pays mais surtout un peuple qui a traversé bien des épreuves. Au final, entre législatives et présidentielles, le grand vainqueur est assurément : la démocratie ! Explications.

Le pragmatisme des islamistes

Le péril islamiste. Voilà un sujet qui n’aura pas manqué d’alimenter les craintes en Tunisie et plus encore hors de ses frontières. Entre le succès d’Ennahda aux législatives du 27 octobre 2011 (41,7 % des sièges de l’Assemblée constituante) et l’émergence brutale des extrémistes d’Ansar Al-Charia, ils ont été nombreux à prédire un peu vite un destin funeste à la Tunisie, entre théocratie et guerre civile.

Pour Rached Ghannouchi et les siens, la tentation de donner à la révolution populaire un virage religieux a bel et bien existé. Difficile de dire le contraire. Surtout au plus fort de cet autre « printemps », celui des Frères musulmans, qui avait notamment vu l’accession de Mohamed Morsi à la tête de l’Égypte. Un virage qui a conduit le président égyptien droit dans le mur alors qu’Ennahda a su, habilement, éviter le crash ultime.

Mis sous pression, le gouvernement d’Hamadi Jebali – numéro 2 du parti islamiste – finira par renoncer à ses prérogatives en février 2013 pour laisser place à un cabinet de technocrates. La confrontation fratricide tant redoutée entre la rue et le pouvoir n’aura finalement pas lieu. Battu par le Nidaa Tounès de Béji Caïd Essebsi avec un score en net recul (27,79 % des voix) lors des législatives d’octobre 2014, Ennahda reconnaît sa défaite sans sourciller. Alors, démocrates ces islamistes ? Pragmatiques surtout.

De la guerre civile traversée par l’Algérie à la chute des Frères musulmans en Égypte, Ennahda sait qu’il convient de chercher ailleurs sa légitimité que dans une rupture trop prononcée. Pas étonnant de ce fait que le nom d’Erdogan, président incontesté de la Turquie, soit souvent cité en exemple par nombre de militants du côté de Tunis. Après des années de répression, les islamistes ont le temps. Le temps d’apprendre, de convaincre et de se rassurer pour finalement s’imposer. Avec quelles arrière-pensées ? Voilà qui reste à clarifier…

L’armée dans les casernes

« Garante de la révolution », comme le proclama le général Rachid Ammar en janvier 2011, l’armée tunisienne n’aura jamais donné l’impression de vouloir se risquer à un quelconque putsch aventureux. En refusant de tirer sur les manifestants au plus fort de la contestation, celle-ci a gagné en popularité. En retournant dans les casernes une fois sa mission remplie, elle a prouvé toute sa bonne volonté. En restant à bonne distance du débat politique depuis plus de trois ans, elle a fini de démontrer sa loyauté envers les institutions démocratiques.

La Tunisie n’est ni l’Algérie ni l’Égypte. Pas de généraux dans l’ombre d’un président, pas de maréchal dans un costume de chef d’État. Pas d’oligarchie aux intérêts contrariés par un quelconque soulèvement. Sur ce point également, le parallèle avec l’Égypte est évocateur. Au Caire, durant l’été 2013, opposants et partisans de Mohamed Morsi seront finalement renvoyés dos-à-dos par l’armée et, plus particulièrement, par un certain Abdel Fattah al-Sissi. Un maréchal « aux dents longues » qui, tout juste trois années après la révolution qu’a connu son pays, met ses pas dans ceux de Nasser, Sadate et autres Moubarak, eux-mêmes des militaires. Enfin, pour des raisons historiques, le rapport entre la Tunisie et ses forces armées n’est en rien comparable aux liens pouvant unir l’Algérie et son armée de libération nationale, dont les gradés ont toujours eu une influence prépondérante, pour ne pas dire prédatrice, sur les affaires du pays.

La société civile comme garde-fou  

De tout les pays du Maghreb, la Tunisie est assurément celui qui a le plus cheminé sur la voie de la laïcité et d’une certaine modernité, un héritage purement « bourguibiste ». Comme a pu le faire remarquer à de nombreuses reprises l’intellectuel Youssef Seddik, la Tunisie a « une histoire et une composition sociologique qui en font un pays très homogène ». De cette homogénéité et de ce développement a émergé une société civile aussi forte qu’impliquée dans les affaires de l’État. De fait, que ce soit pour contester le régime « tout-répressif » de Ben Ali ou pour dénoncer les dévoiements d’Ennahda, celle-ci est toujours montée au front pour défendre ses acquis.

Bâillonnée sous l’ancien régime, dispersée après la révolution de 2011, la faiblesse de l’opposition politique a toujours été compensée par l’activisme de certaines organisations comme l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT). La puissante centrale syndicale a ainsi joué le rôle de parrain du dialogue national, n’hésitant pas à appeler à la grève générale pour contrer la « terreur islamiste ».

Mais c’est surtout la vigilance de centaines, voire de milliers d’anonymes, à travers tout le pays qui auront permis à la Tunisie de rester dans le droit chemin. À l’image du Doyen de la faculté de lettres de Tunis, Habib Kazdagli, qui s’est dressé face aux salafistes voulant imposer le port du niqab dans les salles de cours ou encore des veuves de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, Basma Khalfaoui et Mbarka Brahmi, qui ont repris à leur manière le flambeau des luttes politiques menées par leurs époux. Et ils sont bien plus encore à s’être mobilisés pour résister aux menaces qui guettaient leur pays.

S’il ne doit rester qu’un vestige du « Printemps Arabe », ce sera assurément cette transition démocratique, pleine de soubresauts, conduite en Tunisie. Alors que la Libye a plongé dans l’anarchie, que la Syrie croule sous les bombes et que l’Égypte est finalement revenu au point de départ, l’exemple tunisien est la preuve absolue que le changement dans le monde arabe est possible. A condition que les conditions, énoncées précédemment, soient réunies. Pour autant, si la Tunisie semble engager sur le bon chemin, gare toutefois à ne pas s’égarer. La voie démocratique est étroite et ne tolère aucune sortie de route. Mais, après trois ans de lutte, quel Tunisien acceptera encore un quelconque dérapage ?

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