Mattia Toaldo : « une tradition djihadiste en Libye »

réalisé par Hervé Pugi.

En Libye, plus qu’ailleurs, politique et terrorisme s’entremêlent et s’entrechoquent au gré d’alliances de circonstances aussi vite nouées que déliées. Petit tour d’horizon de cette sphère bouillonnante en compagnie de Mattia Toaldo, analyste et spécialiste, notamment sur la question libyenne, à l’European Council on Foreign Relations (ECFR).

Scribouille : Dans l’actuel chaos libyen, certains parlent sans discernement de la menace « islamiste ». À votre avis, n’est-ce pas une présentation un peu simpliste au regard de la diversité de cette sphère d’influence ?

Mattia Toaldo (M. T.) : La base islamiste en Libye est très large. En fait, il est même difficile d’avancer qu’il existe un camp « séculier » ou qui serait même juste anti-islamiste qui, comme en Égypte, inclurait aussi des éléments salafistes. Le camp islamiste englobe différents acteurs, parmi lesquels les Frères musulmans et leur aile politique, le Parti de la Justice et de la Construction.  Il existait dans l’ancien parlement, qui a disparu en 2014, une plus large représentation politique encore avec le bloc Wafa, qui réunissait une large part des islamistes non affiliées aux Frères musulmans. Certaines milices peuvent également être considérées comme « islamistes », malgré l’absence d’un agenda très précis. Et puis, vous avez les groupes djihadistes comme Ansar al-Sharia et Daech.

Scribouille : Justement, existe-t-il une ligne de fracture entre ces groupes djihadistes ?

M. T. : Pour le moment, la principale fracture entre Ansar et Daech est leur origine. Ansar est le mouvement djihadiste le plus « local » alors que Daech en Libye est une franchise d’une organisation internationale. Et ce même si la majorité de ses membres sont des Libyens issus de la brigade Bettar qui ont combattu en Syrie avant de retourner dans leur pays.

Scribouille : Ranger Fajr Libya dans le camp des terroristes n’est-il pas un obstacle pour le processus de réconciliation nationale entre les autorités de Tobrouk et de Tripoli ?

M. T. : Haftar a précisé plusieurs fois qu’il voulait une réconciliation mais sans les islamistes. Dans sa rhétorique, il ne fait guère de différence entre les islamistes et le terroristes et c’est là son talon d’Achille. Sa campagne a eu l’effet de réunir ensemble tous les islamistes, créant de fait – à Benghazi – une alliance entre des milices vaguement islamistes et Ansar al-Sharia. Cette alliance n’existait pas avant l’arrivée d’Haftar, certains de ces groupes se battaient même les uns contre les autres.

Scribouille : Est-ce que la dynamique du terrorisme pourrait être entravée par la formation d’un gouvernement d’union nationale ou est-ce que la problématique djihadiste est indépendante de l’impasse politique ?

M. T. : C’est dur à dire. La question de la formation d’un gouvernement d’union nationale semble être disjointe de la situation sur le terrain. Bien qu’un gouvernement d’union nationale est le seul espoir qu’a le pays pour créer un front uni contre les djihadistes. Le problème réside, d’une part, dans l’attitude ambiguë qu’ont certains dans les rangs de Fajr Libya  vis-à-vis d’Ansar al-Sharia et Daech et, d’autre part, le fait que pour beaucoup à Tobrouk le terme « terroriste » s’applique à ceux qui sont appelés à prendre part à ce gouvernement d’union nationale.

Scribouille : Le parallèle souvent fait entre la situation en Irak/Syrie, où l’État islamique contrôle de large pan de ces territoires, est-il pertinent ?

M. T. : Il est trop tôt pour le dire. Pour l’heure, Daech ne contrôle en Libye qu’une zone extrêmement limitée dans le voisinage de Derna et Syrte. Mais cela peut évoluer très rapidement. Je pense que Daech a un très gros potentiel d’expansion en Libye et ce pour certains raisons : l’organisation djihadiste « indigène » Ansar al-Sharia traverse une crise profonde et perd progressivement ses combattants au profit de Daech – c’était le cas par exemple à Syrte ; et puis il y a une tradition djihadiste en Libye depuis les années 1990. Plus la guerre civile libyenne mutera en une guerre sainte et plus nous verrons la réapparition de ces combattants. Le « projet » Daech a quelque chose de « fascinant » pour beaucoup de Libyens qui s’arrêtent principalement à l’édification d’un État bien plus qu’au côté « islamique » de l’organisation. Je pense que c’est ce potentiel qui devrait inquiéter les Européens.

Scribouille : Lorsque certains évoquent un sanctuaire terroriste aux portes de l’Europe, est-ce un fantasme occidental ou un vrai danger ?

M. T. : Non, c’est un vrai danger. Comme j’ai pu le dire, Daech et le djihadisme en Libye ont un potentiel exponentiel, spécialement si la guerre civile continue.

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