Turquie/Égypte : deux régimes, une méthode !

par Hervé Pugi.

Recep Tayyip Erdogan et Abdel Fattah al-Sissi, l’islamiste et le militaire, l’élu et le parvenu. Tout oppose assurément ces deux hommes qui, de part et d’autre de la Méditerranée, se détestent… cordialement. Pourtant, à y regarder de plus près, le président de la Turquie et celui de l’Égypte, malgré de réelles différences, se ressemblent étrangement. Quoi de plus normal finalement quand on songe que l’un se rêve pacha et que l’autre s’imagine volontiers pharaon ? Petit tour d’horizon des travers autocratiques qui traversent l’action de ces deux dirigeants bien partis pour… rester un bon moment au pouvoir. 

« Tyran », le « compliment » a été lâché par Recep Erdogan lors d’un meeting public tenu en juillet 2014 et il était adressé à un certain al-Sissi, fraîchement et démocratiquement élu à la tête de l’Égypte après un coup d’État, à peine déguisé, qui n’avait pour sa part rien de franchement constitutionnel. Depuis lors, entre accusations et démenties brûlants, les relations entre les deux pays sont devenues glaciales. Erdogan refuserait ainsi systématiquement de s’asseoir à la même table qu’al-Sissi qui, lui-même, éviterait scrupuleusement de survoler l’espace aérien turc lors de ces déplacements officiels.

Pourtant, de fraternité, il en a été un temps question entre l’Égypte et la Turquie. Et quoi de plus logique finalement entre Frères musulmans ? Les victoires successives aux élections législatives de 2011 du Parti pour la liberté et la justice (PLJ) puis de Mohamed Morsi à la présidentielle de 2012 auront effectivement fait bien des heureux dans les rangs de l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi ou Parti pour la justice et le développement). Plus encore si on ajoute à ce tableau le succès des « frangins » d’Ennahda en Tunisie, majoritaires à l’Assemblée constituante élue le 23 octobre 2011.

Érigé au rang de référence de l’islam politique dans le monde arabe, l’AK Parti acquiert sur le plan international une légitimité qui dépasse enfin les seules frontières nationales. Mais plus encore une sphère d’influence prépondérante alors que la Turquie, longtemps isolée, patiente (et s’impatiente) à la porte de l’Union européenne depuis octobre 2005. L’euphorie aura toutefois été de courte durée…

« L’administration en Égypte n’est pas légitime », ne cesse de tonner en boucle Erdogan depuis le 8 juin 2014, date de la prise de fonction d’Adbel Fattah al-Sissi. Il faut dire que ce dernier a réservé un traitement de choc aux anciens « amis » du désormais président turc. Plusieurs dizaines de milliers de « pro-Morsi » croupissent en prison, à commencer par le principal intéressé lui-même, et des centaines ont été condamnés à la peine capitale au cours de procès expéditifs. L’ancien maréchal marche dans les pas d’Hosni Moubarak, finalement blanchi par les mêmes tribunaux.

Tout aussi préoccupant, l’ONG française Reporters sans frontières a signifié dans son rapport annuel, publié en décembre 2014, que  46 journalistes avaient été interpellés, principalement au motif d’une supposée « atteinte à l’unité nationale ». Ce que l’on peut (et doit) traduire par une trop grande proximité avec l’éphémère régime du PLJ ou encore par une distance trop marquée avec l’actuel pouvoir en place. Même sort pour certains non-alignés (journalistes ou pas). Voilà qui fait tache dans un pays gouverné par un homme qui avait rédigé un mémoire intitulé La Démocratie au Moyen-Orient lors de son passage en 2006 à l’United States Army War College

Alors, Recep Erdogan aurait-il finalement raison ? al-Sissi ne serait-il qu’un tyran dont seul le vernis serait démocratique ? Vaste débat initié par celui qui peut se prévaloir, accordons-lui cela, de transformer chaque élection en plébiscite. En Turquie, on se présente aux élections. Erdogan les gagne ! Trois scrutins législatifs remportés haut la main, sans que l’on puisse parler d’hold-up, et une présidentielle, le 10 août 2014, aux allures de démonstration de force : 52 % des voix dès le premier tour. Les urnes ne font pas peur au maître d’Ankara, elles n’ont jamais fait que renforcer son pouvoir.

Un grand démocrate que ce Erdogan ? À sa manière. Ivresse du pouvoir où penchants naturels, malgré les succès électoraux, l’ancien maire d’Istanbul ne plaisante plus avec une minorité de contestataires au point de s’attirer les foudres d’Amnesty International qui dénonce un véritable « harcèlement judiciaire et policier ».  Violences policières, violation de la liberté de rassemblement, fermeture des réseaux sociaux, tout est bon pour faire taire ceux que le président turc refuse d’entendre. Le même genre de surdité qui sévit en Égypte…

Et les journalistes ne sont pas épargnés. Le 14 décembre 2014, le rédacteur en chef du journal Zaman, Ekrem Dumanli, ainsi qu’une dizaine de journalistes sont interpellés par la police. Leur crime ? Soutenir le prédicateur islamiste Fethullag Gülen, ancien allié de Recep Erdogan devenu son principal opposant.  Une confrérie qu’Erdogan a qualifiée de « pion des forces du mal » et qu’il a promis de « poursuivre » et « détruire ». al-Sissi n’aurait pas dit mieux à propos des Frères musulmans.

Un simple épisode de plus dans le sinistre feuilleton entamé voilà plus d’un an après la révélation, par les partisans de Fethullag Gülen, d’un vaste scandale de corruption qui a conduit à l’arrestation d’une dizaines d’hommes d’affaires et d’hommes politiques, dont les fils de trois ministres du gouvernement Erdogan, alors Premier ministre. Une crise qui s’était soldée par un large remaniement mais surtout par le… limogeage de milliers de policiers et d’un certain nombre de juges jugés trop proches de l’opposition. Cela ne vous rappelle personne ?

Aux critiques de l’Union européenne, le président turc n’a lui pas fait mystère du fond de sa pensée par un mémorable « on s’en fiche » avant d’appeler Bruxelles « à garder ses idées pour elle » et à « se mêler de ses propres affaires ». Voilà qui a le mérite d’être clair. Adbel Fattah al-Sissi, lui, n’a pas à tant vociférer. Son silence est proportionnel au mutisme de la communauté internationale quant à ses agissements. « On s’en fiche », c’est assurément le sentiment partagé par les autorités du Caire et d’Ankara pour qui quelques grands principes ne sauraient résister à leur toute puissance.

Mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi avec les pachas et les pharaons ?

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