Salam

Alger la blanche s’éveille à son anarchie routinière. Alger la blanche ? Hum… Voilà bien longtemps que la ville n’a plus rien d’immaculé. Quelques façades craquelées dont il ne faut pas trop s’approcher font bien encore illusion. Carte postale jaunie d’une splendeur dont l’on ne sait vraiment si elle est purement révolue ou simplement à venir. Voilà tout. Et comment pourrait-il en être autrement ? Les souvenirs d’un passé pas si lointain – occupation, libération, terrorisme – ont repeint les murs de la capitale, voire du pays tout entier, d’un sinistre rouge écarlate, d’un rouge sanguinolent que même le gris crasseux d’un quotidien bien sombre peine à recouvrir. Et la vie s’écoule ainsi, privée de tout ton chatoyant, dans un décor fait de quasi ruines où les quartiers les plus récents semblent plus pressés que jamais de tomber dans la même décrépitude que l’ancestrale Casbah aux ruelles finalement plus torturées que tortueuses.

Voilà d’ailleurs bien longtemps que la citadelle a rendu les armes. Faute de défenseurs. Les assaillants sont partout ! Ils l’assiègent, ils l’occupent, ils l’humilient. Combien sont-ils à souiller cette grande dame moribonde par leur indifférence, par leur mépris ? Cruelle lâcheté. Inexcusable agonie. Comme si on ne pardonnait pas à cette vieille fille autrefois respectable les outrages du temps. Alors, on l’éconduit telle une amante édentée dont on a oublié les splendeurs d’antan. On l’abandonne à sa condition de lépreuse infréquentable qui ne mérite plus la moindre marque de tendresse. On l’évoque par des chuchotements honteux tout en la désignant dédaigneusement d’un doigt désapprobateur. Il sera bien temps de pleurer la défunte lorsque un séisme dévastateur l’aura définitivement terrassée.

« De la terre nous venons, à la poussière nous retournerons… »

Le martyr comme seul credo. Tel est l’héritage de plusieurs décennies de violence. La souffrance, voilà qui légitime le combat contre l’oppression. Voilà qui unit un peuple face à la barbarie des hommes. Des monstres pour qui raison d’Etat ou loi de Dieu valent bien quelques massacres d’innocents. La mémoire collective se forge inexorablement ainsi, dans les larmes et le sang. Et puis les morts doivent reposer en paix dans le souvenir et la prière. Et puis les vivants doivent panser leurs plaies, sécher leurs larmes et retrousser leurs manches pour récolter les fruits de la douleur. Mais les saisons passent et, à chaque moisson, la même affliction emplit les silos. Quelle mauvaise herbe a pu s’insérer dans le meilleur blé ? Quelle main malveillante a ainsi pu mélanger le bon grain et l’ivraie ? En même temps, il n’y a qu’à voir la gueule du sillon pour comprendre que les laboureurs en chef n’étaient pas forcément de la profession. On fait d’autant plus preuve de bonne volonté quand l’on ne comprend rien à l’affaire. Certes, ils ont d’abord tenté de tirer droit. On ne leur enlèvera pas ça. Las, ce fut ensuite… tout de travers ! Peu importe les hommes, peu importe les outils, peu importe les semis, rares sont les cultures à ne pas avoir terminé en friche. Seulement, même la terre la plus arable n’aura rien à offrir si on l’abandonne à une éternelle jachère…

Ne pousse plus sur ce sol de tout temps si généreux que cet horizon de vilains logis sans âmes montés à la hâte par quelques étrangers dont le seul souci semble la malfaçon quand le bailleur de fonds, bien local lui, apparaît comme un maître incontesté dans l’art de la malversation ! On occupe le sol sans plan préalablement établi. The Algerian Way. On case plus qu’on ne loge. Mais, surtout, on reloge. D’un bidonville à un autre. D’un insalubrité criante à une autre en devenir. Le bâti « made in China » fait le bonheur d’artisans, plus ou moins improvisés, rarement déclarés, devenus spécialistes dans le fait de bricoler du presque neuf dans du quasi déjà vieux. The Arabian Way. Une raison de plus de pleurer à chaudes larmes, voire à sanglots déchirants, le souvenir d’Al-Andalus. Car, à l’ombre des tours, il n’y a d’autres arabesques que les mille fêlures entremêlées du bitume explosé. Dans ces ailleurs si près et si loin de tout, il n’est pas rare de voir des déchets flamber comme autant de feux expiatoires. Et les enfants, dans la tendre insouciance de leur jeune âge, s’amusent autour des flammes à des jeux absurdes sans même se douter qu’ils seront un jour prochain les victimes de ce sinistre bûcher sacrificiel qui a déjà cramé nombre de leurs aînés. C’est là tout le malheur, Alger semble ne jamais pouvoir renaître de ses cendres. La ville ne fait que se consumer dans un brasier savamment entretenu par quelques pyromanes qui n’ont de cesse de jouer avec le feu avec ce curieux sentiment de ne jamais risquer de se cramer.

On devrait toujours se méfier des galons rutilants, des costumes mal taillés et de barbes buissonneuses. Derrière ces allures empreintes d’une pseudo autorité, souvent auto-proclamée, se cache un incommensurable vide à peine troublé par le sirocco brûlant d’un enfer multiforme qui s’ignore et refuse de dire son nom. Il y a surtout dans leurs recours perpétuels à la poussière quelque chose qui s’oppose à ce dont le pays a très certainement le plus besoin : un grand coup de balai et un peu d’air frais. Mais sous le linceul de l’histoire et de la religion, pas un pet d’air, pas un putain de souffle rassérénant. Juste quelques gaz pestilentiels lâchés par des trous du cul professionnels qui n’ont de cesse d’annihiler tout désir de vivre et de mourir par leur hermétisme suffocant. Décidément, on devrait toujours se méfier de ceux qui prétendent parler au nom d’un peuple dont le seul droit est de ne surtout rien dire. Eux en tout cas se préservent de leurs compatriotes comme l’on se garde d’un ennemi…

Pourtant, dans ce nouveau jour brûlant, tout Alger semble être descendu dans la rue. Comme chaque matin en fait. Personne n’a vu arriver l’autre. Tous ignorent d’où cette masse compacte a ainsi pu surgir. Pour être franc, tout le monde s’en fout. Il y a bien longtemps que plus personne ne s’interroge en Algérie. Les gens se croisent sans même se voir. Ils se transpercent en vérité. Tous soucieux de s’acquitter au plus vite d’une tâche sans cesse remise au lendemain. Ils avancent avec cette nonchalance nerveuse si représentative de la schizophrénie régnant en ces lieux. Quant aux fameux hittistes, bornant le parcours avec une belle régularité, ils s’en tiennent au rôle que la légende urbaine leur a attribué. S’assurer que chaque seconde s’écoule dans le même désarroi que la précédente. Ils sont les piliers vermoulus d’une société dont la charpente tangue dangereusement.

Du plus modeste commerçant au plus puissant ministre, on s’en remet à Dieu. Sans grande conviction, il faut bien le dire. Pas une seule discussion, pas une moindre aspiration, pas une quelconque revendication qui ne soit accompagnée d’un « Inch’Allah » prononcé avec une moue d’exaspération. Comme s’il apparaissait évident à tout le monde que seul Dieu en personne et en liaison directe avec El Mouradia parviendrait à administrer ce pays, cette ploutocratie en fait, rongée par le népotisme, le clientélisme, l’arrivisme et tous ces vilains mots en -isme. On s’en remet d’autant plus facilement à Dieu quand l’on sait ne rien avoir à espérer ou même à craindre de Lui. Malgré les apparences. Ainsi, le modeste commerçant n’ignore pas qu’il ne recevra rien en retour de ses timides prières. Le puissant ministre, lui, peut s’éponger le front. Nul, pas même le Divin, ne viendra fourrer le nez dans ses petits affaires.

Alors, ils sont juste là à se bousculer sur les grandes artères de la ville tentaculaire qui étouffe. Il en est ainsi avec les Algérois. Du mouvement, toujours du mouvement entre deux murs à tenir. L’Algérois ne connaît pas l’errance. Il part simplement de nulle part pour se rendre n’importe où, à tout moment de la journée. Il y a cette jeunesse en marche dans le néant, cette jeunesse qui roule sans carburant dans un présent qui n’offre rien sinon toujours plus de frustrations. On tue le temps à défaut de se tuer à la tâche. On trompe l’ennui au risque de se tromper de vie. On attend que ça se passe alors que jamais rien ne se passe. Ou si peu. Bref, on subit. Mieux vaut peut-être ça que balayer l’autoroute pour quelques malheureux dinars défraichis…

Quand l’infime impose à la multitude une dette qu’elle juge éternelle, quel avenir pour les nouvelles générations ?

Même la chaleur accablante participe à l’esprit sécuritaire des lieux. Comme si le soleil, cet autre haut-gradé vaniteux, réclamait lui aussi quelques mesures de rétorsion. Il tape. Il matraque. Il cogne. Salement qui plus est. « Khlas, restez tranquilles ! » semble-t-il suggérer de manière subliminale. A la langueur ambiante vient encore se juxtaposer la torpeur d’une lourde moiteur qui se dépose subrepticement sur votre peau avant de progressivement s’insinuer dans chacun de vos pores pour finir par vous ronger inexorablement de l’intérieur. Elle vide tout un chacun du peu de substance composant ces morts (si peu) vivants. La poisse quoi ! Alors, on sue en silence, éreinté et fiévreux, bras ballants. Et comment lever le poing lorsque repose sur vos épaules une lourde chape de plomb ?

Lourd. Le poids de l’Histoire. Lourd. Le poids du sang. Lourd. Le poids des larmes. Lourd. Le poids de la violence. Lourd. Le poids de la haine. Lourd. Le poids de la religion. Lourd. Le poids de l’ignorance. Lourd. Le poids des péchés. Lourd. Le poids de l’extrémisme. Lourd. Le poids de l’Etat. Lourd. Le poids de l’armée. Lourd. Le poids du parti unique. Lourd. Le poids de la corruption. Lourd. Le poids de la débrouille. Lourd. Le poids de la société. Lourd. Le poids des traditions. Lourd. Le poids de la famille. Lourd. Le poids du mariage. Lourd. Le poids de l’homme. Lourd. Le poids du désir. Léger. Le poids de la femme. Lourd. Le poids de l’immigration. Lourd. Le poids de l’absence. Lourd. Le poids du souvenir. Lourd. Le poids du racisme. Lourd. Le poids de l’irrespect. Lourd. Le poids de la fierté. Lourd. Le poids du désespoir. Lourd. Le poids du temps. Lourd. Le poids du passé. Lourd. Le poids du présent. Lourd. Le poids d’un futur qui ne viendra jamais.

Lourd… Lourd… Lourd destin…

Car tout est déjà écrit. Le chemin paraît tout tracé. Direction l’impasse. Droit dans le mur et tous ensemble, w el-lah ! Impossible d’échapper à son impitoyable destinée. Tout est déjà écrit d’une orthographe… douteuse. Pas tant dans les cieux d’ailleurs que derrière les portes closes des ministères. Car le destin est décidément une affaire bien trop sérieuse, une de plus, pour quitter le giron de l’Etat et sérieusement songer à la privatiser. Avec la « tchipa » pour unique rature et seule évocation du libre arbitre. Tout est déjà écrit, Mektoub, alors pourquoi s’interroger ?

Mektoub. L’Histoire. Mektoub. Le sang. Mektoub. Les larmes. Mektoub. La violence. Mektoub. La haine. Mektoub. La religion. Mektoub. L’ignorance. Mektoub. Les péchés. Mektoub. L’extrémisme. Mektoub. L’Etat. Mektoub. L’armée. Mektoub. Le parti unique. Mektoub.
La corruption. Mektoub. La débrouille. Mektoub. La société. Mektoub. Les traditions. Mektoub. La famille. Mektoub. Le mariage. Mektoub. L’homme. Mektoub. Le désir. Mektoub. La femme. Mektoub. L’immigration. Mektoub. L’absence. Mektoub. Le souvenir. Mektoub. Le racisme. Mektoub. L’irrespect. Mektoub. La fierté. Mektoub. Le désespoir. Mektoub. Le temps. Mektoub. Le passé. Mektoub. Le présent. Mektoub. Le futur qui ne viendra jamais.

Mektoub… Mektoub… Lourd Mektoub

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