Ansar Al-Charia : rencontre de l’ombre

par Hervé Pugi.

Une porte s’entrouvre. Un jeune homme se présente, pas plus de 25 ans, il ressemble à tant d’autres sinon cette barbe broussailleuse et ces vêtements, « à l’afghane », qui lui donnent un air un brin anachronique. Après une fouille consciencieuse (qui vient s’ajouter à différentes interdictions préliminaires : pas de photo, pas de vidéo, pas de dictaphone et aucun sac), ce premier hôte nous introduit dans une petite salle austère, modestement meublée, à la quiétude tout juste troublée par les piaillements d’un canari comme perdu dans sa cage.

Au centre de la pièce, un homme patiente : barbe parfaitement taillée, lunettes sans monture sur le nez, burnous vaguement râpé sur le dos. Derrière lui, dans un salon obscur, une vieille télévision branchée sur une chaîne arabophone crachote nerveusement en boucle des informations sur un air lancinant. Souriant, l’homme lance un « salam aleykoum » accueillant tout en indiquant d’un geste de la main où prendre place. Dernière exigence avant de démarrer l’entretien, les smartphones doivent être éteints et posés sur la table.

Les premières questions tombent à plat. De sa jeunesse, de son parcours, ce quarantenaire désormais en retrait d’Ansar al-Charia, après en avoir été un « agent de liaison », assure-t-il, n’a « rien à dire », seul « le message compte », sinon qu’il a « toujours beaucoup prié et suivi le chemin qu’Allah avait tracé pour lui ». Observateur privilégié, évidemment subjectif, il a accepté de livrer son avis personnel, sans concession, à Scribouille.

 

Scribouille : Vu de l’extérieur, on peut avoir l’impression que la Libye est divisée entre des terroristes islamistes d’un côté et des nationalistes de l’autre. Qu’en est-il vraiment selon vous ?

A. S. : Ce que vous décrivez-là est la propagande que certains veulent véhiculer auprès du monde entier. Voir dans les défenseurs de l’islam des terroristes et rien d’autre, voilà qui est commode pour mener toutes sortes d’exactions. Aujourd’hui, les pires terroristes ne sont pas ceux que l’on imagine…

Scribouille : À qui faites-vous référence au juste ?

A. S. : J’affirme que ceux qui mènent des raids inconsidérés à Benghazi et ailleurs, assassinent les femmes et les enfants de ces villes, sont les véritables terroristes.

Scribouille : Vous parlez du général Haftar ?

A. S. : Oui, je parle de la marionnette Haftar et de tout ceux qui se cachent derrière lui. Ce sont eux qui ont radicalisé et radicalisent encore la situation en Libye. Ce sont eux qui parlent d’exterminer tout ceux qui ne s’agenouillent pas devant eux. Ce sont eux le vrai poison de ce pays.

Scribouille : Et qui se cachent derrière Haftar selon vous ?

A. S. : Haftar n’est rien d’autre qu’un agent à la solde des étrangers. Ce n’est qu’une marionnette envoyée en Libye pour faire le sale travail que l’Occident n’ose pas faire. D’ailleurs, Haftar lui-même ne le cache pas : il est soutenu par l’Égypte. Et qui finance la dictature militaire égyptienne sinon les États-Unis et Israël ? Sans cette aide, Haftar redeviendrait ce qu’il a toujours été : personne.

Scribouille : Parlons un peu d’Ansar al-Charia. Pour vous, votre groupe n’a rien de « terroriste » ?

A. S. : Qu’est-ce que veut dire « terroriste » ? Défendre sa religion, sa terre, sa famille. Est-ce être un « terroriste »? Ansar al-Charia a libéré au même titre que bien des milices la Libye. Ansar al-Charia faisait régner l’ordre à Benghazi et remplaçait l’État auprès du peuple quand les politiques ne pensaient qu’à leur petit pouvoir. Qu’a fait Ansar al-Charia que n’a pas fait une autre milice ?

Scribouille : Il y a eu tout de même l’attaque de l’ambassade américaine le 11 septembre 2011 ?

A. S. : Ansar al-Charia n’est pour rien dans tout cela. Nous l’avons dit.

Scribouille : Qui alors ?

A. S. : Je l’ignore.

Scribouille : Si Ansar al-Charia n’est pas un groupe terroriste, Daech l’est assurément et vous vous battez à leur côté à Benghazi et ailleurs ?

A. S. : Il faut prendre le temps de s’arrêter sur cela. La seule puissance de Daech aujourd’hui, en Libye, c’est la peur qu’il inspire à l’Occident. Moi, je peux vous dire que la plupart de ceux qui portent les armes au nom de Daech aujourd’hui, les portaient pour d’autres hier. Et ils recherchent le même objectif qu’auparavant : une Libye qui vivrait en conformité avec les lois de la charia. Rien de plus.

Scribouille : Mais quel est votre avis alors sur l’assassinat des Coptes ?

A. S. : Franchement, je ne sais rien de cette histoire. Je ne pourrais pas vous dire si tout ceci s’est réellement passé en Libye ou pas. Ce que je sais, c’est que l’Égypte a tout de suite envoyé ses avions et a réclamé de la communauté internationale des armes pour soutenir Haftar. Le même al-Sissi qui massacre et persécute des Musulmans dans son propre pays.

Scribouille : Vous appuyez donc la thèse des autorités de Tripoli, pour qui Daech serait une pure invention des pro-Kadhafistes ?

A. S. : Je n’appuie personne, surtout pas M. al-Hassi qui ne représente rien. Pas plus à Tripoli qu’ailleurs.

Scribouille : Haftar une marionnette, al-Hassi qui n’est personne, je suppose qu’al-Thani n’échappe pas à la critique. Vous ne voyez aucun interlocuteur crédible dans le pays ?

A. S. : al-Thani, puisque vous en parlez, est le pire de tous. Il est le chien d’Haftar. Il ne réalise même pas que si Haftar triomphe, il sera sa prochaine cible. Quant à al-Hassi, il n’est en effet personne. Pas même pour Fajr Libya qui ne prend pas la peine de l’écouter.

Scribouille : Fajr Libya, qui serait l’allié d’Ansar al-Charia à Benghazi et dans d’autres villes…

A. S. : Soyons clair. Il n’y a pas d’Ansar al-Charia, de Fajr Libya ou de Daech dans les villes qui subissent les attaques du mécréant Haftar. Il n’y a que des combattants. Et quand bien même Haftar s’en emparerait militairement, il finirait par en être chassé car ce sont les habitants mêmes de ces villes qui se battent !

Scribouille : Certains disent pourtant que les combattants accourent surtout des pays voisins et de plus loin encore ?

A. S. : Tout les Musulmans qui veulent nous rejoindre dans le djihad sont les bienvenus. Mais l’énorme majorité des combattants sont des Libyens poussés à reprendre les armes pour défendre leur religion et leur terre.

Scribouille : Dans ce tour d’horizon, nous n’avons pas parlé d’Abdelhakim Belhadj. Trouve-t-il grâce à vos yeux et à ceux des responsables d’Ansar al-Charia ?

A. S. : Nous respectons tout ce qu’a fait et vécu Abdelhakim Belhadj sous le régime de Kadhafi. Maintenant, je ne peux que constater qu’il a pris une autre voie en cherchant à plaire à ceux qui l’ont accusé, traqué et torturé. Je ne crois pas que ce soit la bonne route.

Scribouille : Et si vous aviez un message pour la communauté internationale, quel serait-il ?

A. S. : La guerre en Libye est une guerre contre l’islam menée dans l’ombre par des forces étrangères. Cessez donc de vouloir nous imposer votre démocratie calquée sur un modèle qui n’est pas le nôtre. La Libye est terre d’islam et le restera malgré tous les Haftar de la terre. Les États-Unis et leurs alliés ne doivent pas oublier ce qu’ils ont vécu en Afghanistan ou en Irak. Qu’ils sachent que si leurs soldats mettent un pied en Libye, cela pourrait être bien pire encore.

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