Hassan Makki : « Notre islam est celui des savants »

réalisé par Hervé Pugi.

Depuis plusieurs décennies, le professeur Hassan Makki est à la tête du centre de recherche des études africaines à l’université internationale d’Afrique de Khartoum. C’est là que nous sommes allés à sa rencontre pour parler de l’islam sur le continent et au Soudan. 

Scribouille : L’islam et l’Afrique, c’est une longue histoire. Diriez-vous que l’islam est une partie de l’identité africaine ?

Hassan Makki (H. M.) : Bien entendu. Historiquement, l’islam a été introduit en Afrique avant même qu’il ne le soit à Médine où le prophète a fini par prendre ses quartiers. L’islam est arrivé lors de la première immigration en Abyssinie (NDLR : en 615), que l’on appelle aujourd’hui l’Éthiopie. Soit tout juste cinq ans après le début de la révélation. Cela fait donc 14 siècles que l’islam est solidement ancré sur ce continent. Il y a un autre lien entre la péninsule arabique et l’Afrique. Nous savons ainsi qu’Abraham, l’ancêtre commun des juifs et des arabes, était marié à Agar, une Africaine (NDLR : servante égyptienne, mère d’Ismaël). On peut donc dire que les Arabes trouvent en partie leurs origines en Afrique.

Scribouille : Existe-t-il un islam spécifique à l’Afrique ? Peut-on parler d’un islam africain ? 

H. M. : À vrai dire, il y a surtout plusieurs courants qui s’y sont propagés. Historiquement, les Africains sont malékites. Ils suivent la jurisprudence de Mâlik Ibn Anas mais l’islam a aussi prospéré par le soufisme. Notre islam est celui des savants malékites et soufis même si, aujourd’hui, nous sommes confrontés au fondamentalisme et à une minorité islamiste qui en sait finalement très peu sur la religion. La seule chose qu’ils savent, c’est qu’ils sont musulmans. Alors, ils tentent d’en apprendre plus ici ou là.

Scribouille : Beaucoup de personnes ont l’habitude d’opposer le monde arabo-musulman et le reste de l’Afrique. Pourquoi cette distinction et existe-t-elle vraiment ? 

H. M. : Parce que ce sont des ignorants ! Il faut observer où les Arabes sont localisés en Afrique : en Égypte, en Algérie, au Maroc, en Mauritanie, en Tunisie, en Libye mais ils sont aussi au Soudan, à Djibouti ou en Somalie. Nous dénombrons approximativement pas moins de 300 millions d’arabo-musulmans sur le continent. Reste que ceux qui utilisent l’arabe pour pratiquer leur culte sont près de 700 millions. Il y a entre eux une interaction, des liens, une imbrication.

Scribouille : Le monde musulman, pas seulement en Afrique, est secoué par bien des troubles. Comment expliquez-vous cela ?  

H. M. : Je pense que c’est une réaction à ce que les colons ont fait à l’Afrique. Puis, il faut se souvenir de ce que les Américains ont fait en Somalie. En 1991, George Bush, le père, a annoncé qu’il allait « restaurer l’espoir » (NDLR : référence à l’opération militaire « Restore Hope »). Au final, ils ont détruit le gouvernement, ils ont créé le vide et maintenant les Shebab et d’autres tentent de le combler. De fait, beaucoup d’attaques dans cette partie du monde, commises par les gouvernements occidentaux, ont été de grossières erreurs.

Scribouille : D’un autre côté, diriez-vous que le monde musulman est confronté à une crise du savoir ?

H. M. : Nous sommes en crise car nous sommes assiégés ! Je ne comprends pas pourquoi les puissances occidentales ne se préoccupent des Arabes que pour le pétrole ou la sécurité d’Israël. C’est ça le problème, ils ne s’intéressent pas aux droits de l’homme dans les pays arabes. Ils ne se préoccupent pas de la démocratie ou du bien-être du monde musulman. Ils troquent les droits de l’homme au profit de leurs visées stratégiques. Ils font comme si la dignité humaine n’était uniquement due qu’aux Occidentaux.

Scribouille : Quel est votre sentiment lorsque vous entendez Washington dire que le Soudan soutient le terrorisme ?

H. M. : Le Soudan n’a pas bombardé la Libye. Le Soudan n’a pas envahi l’Irak. Le Soudan n’a pas détruit la Syrie. Tout ça, c est de la propagande et c’est exagéré bien sûr.

Scribouille : Si vous deviez qualifié l’islam pratiqué au Soudan, que diriez-vous ?

H. M. : C’est l’islam soufi. Il tend à faire grandir les émotions dans son esprit, à s’impliquer vis-à-vis de Dieu, à surpasser les difficultés de la vie. C’est tout à la fois une expérience et une réflexion spirituelle.

Scribouille : Quelle est la place de la religion, selon vous, dans la société soudanaise ?

H. M. : Elle est très importante. Pour moi, par exemple, je ne peux pas fermer l’œil si je n’ai pas fait mes prières. Parce que la journée terminée, j’ai besoin de quelque chose pour nourrir mes émotions, pour dépasser mes craintes et mes tourments. Je trouve cela, ce soulagement, en me connectant à l’amour de Dieu.

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