Réfugiés : Libye, l’antichambre de la mort

par Hervé Pugi.

Lancées sur les flots comme on jette une bouteille à la mer, ce sont des centaines d’embarcations bringuebalantes qui voguent, depuis les côtes libyennes, vers les rivages d’un vieux, très vieux continent aussi aigri que démuni. L’Europe, voilà l’Eldorado fantasmatique tant désiré pour des milliers de réfugiés désespérés. Et pour cause…

Alors que l’Union européenne (UE) s’est enfin mise en ordre de bataille, allouant des ressources supplémentaires aux opérations de recherche et de sauvetage, tout en persistant à affirmer ne pas pouvoir assumer « toute la misère du monde » dans ses frontières, les dirigeants de l’UE comme l’opinion publique semblent voir dans ces migrants, et notamment ceux ayant trouvé en la Méditerranée un cimetière sans sépulture, une tragédie bien trop monotone pour s’en émouvoir plus que de raison.

L’avenir de ces réfugiés, souvent entassés dans des conditions désastreuses sur la petite île italienne, submergée, de Lampedusa interroge forcément. Toutefois, au milieu de nombre de débats nauséabonds, qui prend le temps de renifler le parfum fétide accompagnant la route vers l’exil ? Qu’ils viennent d’Érythrée, de Syrie, du Nigeria ou d’ailleurs, tous (ou presque) doivent se frotter à la dure réalité d’une Libye sans foi ni loi. C’est en tout cas ce qui ressort du rapport publié par Amnesty International, le lundi 11 mai 2015, intitulé Libya is full of cruelty: Stories of abduction, sexual violence and abuse from migrants and refugees.

Et parce que quelques témoignages valent toujours mieux que de grandes envolées lyriques, il convient de s’arrêter sur les dires de ceux qui ont vécu l’enfer libyen. Migrants et réfugiés l’affirment, les passeurs considèrent ces malheureux « comme des esclaves » et les traitent « comme des animaux », enfermés dans une pièce surpeuplée et sale, sans toilettes, sans couvertures ni matelas, et nourris uniquement de morceaux de pain sec. « En fait, ils gèrent un business. Ils vous retiennent, pour que vous leur versiez de l’argent… Si vous ne répondez pas à leurs questions, ils vous frappent à coups de tuyaux en plastique », explique une de ces victimes.

Tout aussi édifiant, plus encore en réalité, l’horreur qui attend les femmes. Une Nigériane raconte ainsi son calvaire : « Ils nous ont emmenés quelque part en dehors de la ville, dans le désert, ils ont attaché les mains et les pieds de mon époux à un poteau, et m’ont tous violée sous ses yeux. Ils étaient onze au total. » Même destin pour celles qui s’en remettent aux autorités locales et se voient confinées dans des centres de détention. L’un d’elle témoigne que les gardes « nous frappaient à l’aide de tuyaux derrière les cuisses. Ils frappaient même les femmes enceintes. La nuit, ils venaient dans nos chambres. Certaines femmes ont été violées. C’est pour ces raisons que j’ai décidé de partir en Europe. J’ai trop souffert en prison ».

Voilà la réalité et, aucun doute, il y a autant d’histoires cauchemardesques de cet acabit qu’il y a de réfugiés. Toutes ces atrocités n’empêchent toutefois pas une quantité non négligeable de décideurs politiques de vouloir cantonner, voire reconduire, ces échoués de la vie dans ce pays plongé dans la plus grande anarchie. Identifier, capturer et détruire des bateaux, comme l’envisage l’UE, reviendrait somme toute à cacher la poussière sous le tapis.

Pourtant – et comment donner tort à Amnesty International ? – il serait peut-être temps que les États européens balaient devant leur porte : « Mener des actions contre les passeurs, sans offrir d’itinéraire sûr de remplacement aux migrants et réfugiés qui veulent désespérément fuir le conflit en Libye ne résoudra pas le problème, précise Philip Luther, directeur du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient de l’ONG. La communauté internationale a regardé la Libye s’enfoncer dans le chaos depuis la fin de l’intervention militaire menée par l’OTAN en 2011. Les dirigeants du monde doivent assumer leurs responsabilités et les conséquences. Les demandeurs d’asile et les migrants comptent parmi les personnes les plus vulnérables et le monde ne saurait fermer les yeux sur leurs souffrances. »

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