Côte d’Ivoire : quand la Françafrique se fâcha…

par Hervé Pugi.

L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs. C’est bien connu. Et, de par ce simple fait, il y a incontestablement urgence à mettre nos pas dans ceux du philosophe allemand Walter Benjamin, inspirateur de cette pensée, afin de sortir d’un pesant oubli et d’un intolérable silence de la mémoire. L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs mais combien de chapitres de ce que l’on a appelé la « Crise ivoirienne » ont été savamment griffonné à Paris ? Plus que celui du clan Ouattara et de ses alliés, le renversement de Laurent Gbagbo aura bel et bien été le triomphe de la France.

La sémantique. Voilà l’arme de destruction massive qui aura fini par torpiller tout espoir d’un règlement pacifique d’une crise électorale (initialement née dans la scission du pays), comme il y en a malheureusement tant en Afrique, mais surtout réduit à néant toute possibilité d’une réconciliation nationale sur des bases saines. À ce petit jeu, la diplomatie française aura joué sur toutes les ressources d’une langue riche en nuance pour marteler un discours qui aura conditionné l’opinion publique et, pire encore, les médias. Aveugles pour certains, complices pour d’autres. Constat accablant.

Quand Laurent Gbagbo devient un « chef de guerre » et qu’Alassane Ouattara revêt, sans discussion possible, le costume d’homme d’État dans les colonnes du magazine Le Point, un exemple parmi tant d’autres, c’est que l’intox bat son plein. La version officielle, distillée tel un poison à action prolongée, se lit dans ce qui ne sont désormais que des archives qui seront inévitablement balayés par le temps : le jusqu’au-boutisme d’un « trublion gauchisant » aurait ainsi obligé « Paris à s’impliquer militairement ». Le journalisme n’est décidément plus ce qu’il était. Face aux assauts médiatiques, qui – finalement – s’est penché sur la communication d’une France en guerre contre un pays dont l’indépendance reste à conquérir ?

Il faut dire que la France, reconnaissons-le, ne manque pas de scénaristes de talent qui auront su tenir en haleine, pendant dix longues années, un auditoire captif pour lui offrir la fin attendue par tous. Écrite depuis le commencent surtout. Et quels auteurs de talent ! De Chirac à Sarkozy, en passant par de Villepin, Longuet ou Guaino, tous auront apporté leur touche à un storytelling qui en dit long sur ce qu’est, aujourd’hui encore, cette Françafrique qui refuse de mourir malgré les mille promesses des locataires de l’Élysée.

« Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », disait le général de Gaulle. Et ils sont si nombreux en Côte d’Ivoire ! Pas touche à la « rente coloniale » issue d’accords viciés de coopérations monétaires qui voient de 50 à 65 % des avoirs extérieurs en devises de 15 pays africains obligatoirement mis en dépôts au Trésor public français. Pas touche à ces autres accords douteux, ceux de coopération militaire qui maintiennent les anciennes colonies sous une chape de béton… armé. Alors, oui, le « trublion gauchisant » – opposant emprisonné sous la dictature d’Houphouët-Boigny – souhaitait battre monnaie, constituer une armée digne de ce nom, reprendre en main les activités économiques nationales jusque-là (et toujours) sous coupe réglée. Horreur absolue.

Gauchiste, Alassaouane Ouattara l’est assurément moins. Ancien du Fond monétaire international, ex-président de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, proche de Nicolas Sarkozy et de nombreux décideurs économiques et politiques influents, ADO apparaissait logiquement comme le candidat parfait, celui du statu quo, pour la « puissance intéressée » (power concerned) afin d’administrer ce « territoire non autonome » (non-self-governing territory). Des termes choquants sortis de câbles diplomatiques onusiens, produits par Wikileaks. Voilà qui en dit long sur le lien entre la France et « son » Afrique.

Comment de fait s’étonner que Gérard Longuet, alors ministre de la Défense, ait pu saluer la reddition auprès des « forces républicaines » de celui qui « n’avait pas accepté la réalité des suffrages universels » avec l’appui lointain des « forces impartiales » de l’ONUCI et de l’Opération Licorne ? Un vocable repris en cœur.

Les vainqueurs transcrivent l’histoire d’une écriture pleine et déliée. Un premier jet sans rature qui plus est. La « Crise ivoirienne », depuis 2002, n’a jamais cessé d’être narrée que comme celle de ces « irresponsables africains qui ne s’en sortiront pas sans le grand frère français ». Le bombardement de Bouaké a été pour la Côte d’Ivoire ce que les incidents du golfe de Tonkin aura été pour le Viêt Nam. Les accords Kléber une sorte de congrès de Vienne. L’assaut de la résidence présidentielle, une réminiscence de l’attaque de la Moneda. Allons aussi loin dans la comparaison que certains l’ont été dans la désinformation !

Tout est donc dit et pourtant il reste tant à écrire. Avec des mots remplis de sens. Une nécessité car comme disait un personnage de sinistre mémoire : « quand les mots n’auront plus de sens, nous aurons gagné ».

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