Tunisie vs Égypte, l’éclairage d’Hatem M’Rad

Fers de lance de ce que l’on a appelé en 2011 le « printemps arabe », l’Égypte et la Tunisie ont pourtant connu depuis des trajectoires opposées. Pour revenir sur ces destins singuliers, nous avons demandé à Hatem M’Rad, professeur de Science politique à la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, de décrypter le passé, le présent et – pourquoi pas ? – le futur de ces pays…

Scribouille : L’Égypte et la Tunisie sont apparus comme les fers de lance de ce que l’on a appelé le « Printemps arabe ». Pourriez-vous nous indiquer les facteurs communs à ces pays ayant pu conduire à une telle révolte populaire ?

Hatem M’Rad (H. M.) : Il y en a plusieurs. D’abord culturellement, les deux pays ont connu depuis deux siècles une renaissance intellectuelle, tendant à lutter contre l’archaïsme religieux et social, tendant à proposer des réformes politiques, institutionnelles, sociales et éducatives. Du côté égyptien, on avait dès la fin du 19e siècle, des penseurs réformistes comme Rifâa Tahtawi, Ahmed Lotfi Al-Sayed, Mohamed Abdou, Kacem Amin, Rachid Rida, Taha Hussein et surtout Ali Abderrazik, qui a voulu rénover radicalement l’islam, et que j’ai appelé le « Luther de l’islam ». Du côté tunisien, et à la même époque, on avait des penseurs réformistes, comme Khereddine, Ibn Abi Dhiaf, Tahar Haddad, Bayram V, Abdelaziz Thâalbi. Il s’agit dans les deux pays d’un mouvement libéral, réformiste, qui cherche à lutter contre les pesanteurs de l’obscurantisme, l’inertie des traditions islamiques, sans pour autant renier l’importance de l’islam dans la culture et les valeurs de leurs peuples. D’ailleurs beaucoup de ces penseurs étaient des théologiens, des fuqaha. Il s’agit en tout cas d’une percée importante dans les deux pays d’un mouvement de sécularisation de la pensée et de la culture, jusque-là essentiellement religieuse. Ce mouvement a été déclenché suite au choc de la découverte du retard accusé par les pays arabes face à l’Occident, à la suite de la campagne de Bonaparte en Egypte à partir de 1798, qui est venu avec son armée et aussi avec ses savants et ses curieux chercheurs pour découvrir la richesse égyptienne. Ce choc, ressenti d’abord par les intellectuels Égyptiens a produit le même impact en Tunisie.

Ensuite, politiquement, les deux pays ont fait l’objet de réformes politiques et institutionnelles, inspirées du modèle occidental. Rupture avec la monarchie traditionnelle, institutions séculières, modernisation sociale, expérimentation du régime parlementaire en Egypte et du régime présidentiel en Tunisie. Toutefois, sur le plan social et éducatif, la Tunisie est allée plus loin que l’Égypte : sécularisation assez poussée par rapport aux pays musulmans, liberté des femmes, éducation laïque, généralisée, gratuite et moderne, restriction des naissances. Le rôle de Bourguiba a été capital en la matière, il a forcé les choses pour imposer une modernité sociale et politique. La différence politique, c’est que la Tunisie a suivi la tradition d’un régime civil alors que l’Egypte a opté pour un régime contrôlé par une armée irréductible.

Économiquement aussi, les deux pays étaient des régimes plutôt proches du libéralisme économique, avec un capitalisme contrôlé d’autorité par l’Etat. On se souvient de la politique du « Infitah » (ouverture) de Saddate dans les années 80, aussitôt suivie par la Tunisie sous la pression de la Banque mondiale.

Enfin, les deux pays ont une société civile importante, instruite, moderne et active, qui a pu rendre possible le déclenchement des bouleversements sociaux et politiques de 2011 et la pression populaire contre les régimes autoritaires.

Scribouille : Quatre ans après ces soulèvements, ces États ont suivi des chemins radicalement différents. Transition démocratique en Tunisie contre retour à une sorte d’autocratie militaire en Egypte. Ces scénarios vous semblaient-ils prévisibles ?

H. M. : Prévisibles ? Je crois en toute honnêteté que nul ne pouvait le prévoir avec précision. Les révolutions tunisienne et égyptienne ont été soudaines, elles ont surpris tous les observateurs. Pour ma part, j’écrivais et je disais souvent sous l’ancien régime, que le changement ne pouvait pas provenir de l’intérieur du pouvoir ou de l’élite, comme l’atteste l’échec de Ben Ali qui a voulu faire des réformes d’en haut, il ne pouvait venir que par une force populaire violente. Mais personne n’a osé faire les premiers pas face au régime policier de Ben Ali. Le problème, c’est de trouver le prétexte. Le déclic a fini par avoir lieu avec l’immolation de Bouazizi. Certes, on sait maintenant avec un peu de recul que le point fort de la Tunisie, c’est le caractère civil de l’État et semi-séculier de la société, la mentalité réformiste, le pacifisme, le pragmatisme. D’ailleurs, la lutte pour la démocratie a toujours été le fait des organisations civiles, les islamistes, peu populaires en Tunisie pour leurs procédés violents, avaient peu de poids. Ils étaient d’ailleurs emprisonnées ou en exil. Même si le mutisme et l’organisation clandestine sont une stratégie islamiste connue (siyasit al-kitman). Et ce n’est pas un hasard s’ils ont gagné les élections en 2011 après plus de 20 ans de silence et d’exil.

Par contre, le point central de l’Égypte, c’est l’armée et le poids des islamistes dans la société. La Tunisie n’a pas une tradition militaire, car pays de tradition pacifique et aux ressources limitées, l’armée est restée neutre, isolée dans ses casernes. Le pays n’est pas engagé dans des actions militaires, il n’est pas un pays de front. Il a toujours défendu la légalité internationale. En revanche, l’Égypte l’est. C’est une puissance régionale qui a toujours eu son mot à dire dans les conflits régionaux. L’armée fait dans ce pays la politique et elle l’a toujours fait. Depuis le coup d’État de Nasser, l’armée était toujours engagée au front dans la poudrière du Proche-Orient (à l’égard d’Israël, Syrie, Irak, pays du Golfe…). L’Égypte se voulait le gendarme de la région. Par ailleurs, la véritable menace islamiste, en quantité et en qualité, existe beaucoup plus en Égypte qu’en Tunisie. Donc on pouvait toujours, pour ces raisons, craindre le retour en force de l’armée en Égypte, dans un pays qui a essentiellement été gouverné par des chefs d’État militaires (Nasser, Saddate, Moubarak, Sissi).

Donc, il y avait ici et là des facteurs qui pouvaient conduire ces deux pays vers plus de démocratie pour la Tunisie, qui a quand même eu des expériences démocratiques épisodiques et de dialogue entre les partis et la société civile dans le passé sous Bourguiba et sous Ben Ali, et vers une solution militaire peu démocratique pour l’Égypte. Mais, on pouvait aussi penser que la révolution serait irréversible et qu’après l’élection de Morsi, le pays allait vers plus de démocratie. Ce ne fut pas le cas en Égypte où curieusement la société civile, incarnée par le mouvement Tamarrud, a soutenu massivement l’armée dans la lutte contre les islamistes, puis en élisant le général Al-Sissi.

Scribouille : La société civile et, plus largement la classe moyenne tunisienne, semble avoir joué un rôle de contrepoids aux risques de dérives, notamment lors de l’arrivée au pouvoir d’Ennahdha. Est-ce votre sentiment ?

H. M. : Oui, la société civile tunisienne a joué un rôle de contrepoids sérieux à toutes les dérives de la majorité islamiste après l’élection de la Constituante en octobre 2011, et elle continue à jouer ce rôle encore aujourd’hui face au gouvernement de coalition autour de Nida Tounès, du moins lorsque l’occasion s’y prête. En fait, la société civile tunisienne était déterminée non seulement par le sauvetage des acquis de la révolution contre leur menace par les islamistes, mais aussi  par sa culture réformiste, rationnelle et laïque, intériorisée depuis l’indépendance. N’oublions pas que ce sont les jeunes issus de la société civile qui ont été à l’avant-garde de la révolution, à travers leur nouveau langage, leur musique, leurs blogs et leurs réseaux sociaux. Mais la société civile tunisienne relève plus généralement de la classe moyenne. Les manifestants contre les islamistes d’Ennahdha concernaient tous les secteurs de la société, des chômeurs et travailleurs jusqu’aux bourgeois et milliardaires, en passant par les avocats, journalistes, universitaires, syndiqués, artistes, juges, médecins et étudiants.

La société civile a pratiqué une résistance musclée face à Ennahdha, parce qu’elle a constaté que la majorité à l’ANC tendait progressivement à introduire une islamisation rampante dans la société à travers des pratiques et réformes parcellaires : chariâ, habous, réduction du statut de la femme, laxisme sécuritaire, violence contre les intellectuels et journalistes laïcs, dérives du discours religieux dans les mosquées dans un sens jihadiste, l’agression du siège des partis et syndicats par les milices d’Ennahdha et attaque de l’ambassade américaine. Le tout clôturé par les assassinats politiques de Nagdh, Brahmi et Belaïd.

C’est la société civile qui a poussé Ennahdha, en l’absence d’un grand parti de l’opposition à ce moment-là (Nida Tounès n’était né qu’en fin 2012), à abandonner la chariâ comme source normative dans la constitution, l’idée du conseil supérieur islamique ou l’idée déroutante de complémentarité de la femme. Elle l’a poussé encore à adopter le principe de l’État civil, de la liberté de conscience, à renforcer les libertés publiques, la neutralité des mosquées. Donc elle a joué ici un rôle historique à inscrire dans la mémoire collective du pays. La société civile était aussi habitée par l’esprit de la Révolution dans sa lutte contre Ennahdha. Elle avait tendance à manifester quotidiennement au moindre prétexte. Elle était aussi bien présente dans les médias, les réseaux sociaux et Facebook, qui ont fait pression sur tous les acteurs politiques.

Scribouille : Concernant Ennahdha, de nombreux observateurs ont salué le pragmatisme de ce parti qui avait pourtant éveillé bien des craintes. Peut-on dire, aujourd’hui, que les Frères musulmans sont des acteurs politiques comme les autres dans le paysage politique tunisien ?

H. M. : Ennahdha se rapproche petit à petit des autres partis laïcs, il est en train de tirer les enseignements de ses échecs passés dans le cadre du gouvernement de la troïka. Il veut rassurer l’opinion laïque interne, l’opinion internationale et les États étrangers. Il veut les convaincre qu’il croit maintenant au jeu démocratique et aux institutions civiles, qu’il est devenu un parti moderne adhérant aux droits de l’homme et aux libertés publiques. En tout cas, si Ennahdha a été conduit à faire des concessions dans les débats sur la constitution en matière de chariâa, d’égalité des sexes, de liberté de conscience, d’éducation, et autres principes traditionnels qu’il a agités dans les débats constitutionnels, c’est que les rapports de force lui étaient défavorables. La pression de la société civile se conjuguait à celle des puissances étrangères, notamment des États-Unis et des grands pays de l’UE.

Ennahdha veut montrer aujourd’hui qu’il rejette le recours à la force, qu’il admet l’alternance pacifique et les solutions de compromis. Les islamistes estiment même qu’ils sont le parti qui a fait le plus de compromis depuis la révolution, puisqu’ils ont  accepté de se retirer du gouvernement conformément aux recommandations du Dialogue national, alors qu’ils étaient au sein d’un gouvernement légitime, issu de la majorité de l’assemblée. Et cela, disent-ils, au nom de l’intérêt du pays pour qu’on puisse établir la paix civile et organiser des élections définitives et liquider la transition. Cela dit, Ennahdha a fait aussi le plus de concessions, parce que les dérives des islamistes étaient les plus notables et les plus extrêmes sur la scène politique. Les islamistes cherchaient à introduire des pratiques et des rites à caractère wahhabite, un islam guerrier, étranger à la tradition tunisienne et aux habitudes politiques d’un pays réputé moderniste, pratiquant un islam sunnite malékite, doux et tolérant.

Il est vrai qu’Ennahdha possède à sa tête un homme rusé, Rached Ghannouchi, que j’ai appelé « le théocrate machiavélique », pour son pragmatisme et son sens de la stratégie. C’est un homme intelligent qui a toujours une dimension d’avance sur les autres leaders. C’est lui qui cherche à moderniser le parti, à imposer le courant moderniste à l’aide de jeunes militants contre le courant traditionnel, des archéos, du type Chourou et Ellouze, qui rêvent encore de califat et de chariaâ. Il reste maintenant à Ghannouchi à le faire de manière officielle dans la nouvelle Charte du parti au prochain Congrès, qui aura lieu probablement en 2016. Un congrès qui consacrera peut-être la mort du califat, de la chariâa et de l’islam politique made in Hassan Banna et Sayyed Qotb et l’adoption d’un islam politique à caractère parlementaire, dépoussiéré, made in Ghannouchi, proche du modèle turc. Ghannouchi aura encore à convaincre l’opinion publique de ses intentions définitives en la matière. Car, l’opinion n’a plus confiance dans les islamistes depuis les excès de leur règne, violences et assassinats politiques, même s’ils sont aujourd’hui associés au gouvernement actuel avec le parti majoritaire qui lui est pourtant doctrinalement farouchement opposé, Nida Tounès et d’autres partis.

Scribouille : À votre avis, la politique du tout répressif, actuellement menée par le président al-Sissi, n’entraîne-elle pas l’Egypte dans un cercle vicieux ? Comprendre par là que rejeter la composante islamiste dans la clandestinité engendre forcément une radicalisation.

H. M. :  Je suis de ceux qui croient que, pour les Frères musulmans d’Égypte, ce n’est que partie remise. Ni en Tunisie au temps de Bourguiba et de Ben Ali, ni en Égypte à l’ère de Moubarak, on n’a pu venir à bout des islamistes par la répression sécuritaire ou par les procès politiques préfabriqués ou par l’exil et le bannissement. Il faudrait chercher en Égypte une solution institutionnelle et définitive, acceptée par tous, islamistes et laïcs. Un régime politique ne peut pas exister et durer en permettant à 50 % de la population de soumettre l’autre 50 % à sa volonté. Autrement, l’armée, qui a pris le pouvoir par la force avec le général al-Sissi, même élu, même avec l’approbation des populations anti-islamistes et des jeunes, ne pourra pas instaurer à moyen terme un régime pacifique et légitime, qui soit accepté par tous les Égyptiens. On ne peut pas refuser d’associer les islamistes à la politique et de les considérer comme des partenaires sérieux. Ce n’est pas un choix culturel, mais politique. Et la politique doit tenir compte des rapports de force. Or les islamiste en Égypte, comme en Tunisie, sont une force sociologique, culturelle et politique indéniable. La seule victoire contre les Frères musulmans doit résulter des procédés démocratiques.

Certes les islamistes de Morsi et les salafistes de Nour, de vrais théocrates, ne ressemblent en rien aux islamistes d’Ennahdha, qui sont devenus plus réalistes, plus proches du processus démocratique et plus consensuels, j’allais dire plus Tunisiens et moins « transnationalistes ». Mais il faudrait négocier avec eux en Égypte dans une sorte de plateforme politique, moins brutale, réunissant l’ensemble des partis représentatifs. Tout l’art politique d’Al-Sissi, des chefs militaires, des partis laïcs et des leaders politiques, c’est de trouver le mécanisme propre aux Égyptiens tendant à faciliter des choix négociés avec les islamistes. Le libéral Essebsi et l’islamiste Ghannouchi l’ont compris en Tunisie qu’il n’y avait pas de recette que le dialogue pour construire la démocratie après un longue période despotique. La politique ne se traite pas dans les prisons ou par des procès, elle se fait par le dialogue et le compromis. En Tunisie, Ben Ali a imposé sa dictature durant 23 ans parce qu’il a mis artificiellement 30 000 islamistes en prison. Et après ? Ils sont revenus par la grande porte ! Il faut faire avec, c’est un risque à jouer. Mais on peut le faire avec de bons arrangements solidement négociés. On doit expliquer aux islamistes qu’ils ont toujours le choix d’accepter les règles de la démocratie, de participer aux élections, et que l’État n’acceptera pas la violence, le fanatisme religieux, l’intolérance. Mais encore faut-il que le pouvoir lui-même en donne l’exemple. Et le problème en Égypte, c’est qu’à part l’armée et les islamistes, les deux forces réelles du pays, il n’y a pas un grand parti libéral, laïc ou centriste, qui permette de faire des choix proprement politiques. Car, de nos jours, les Égyptiens n’ont le choix qu’entre les militaires ou les religieux.

Scribouille : On sait que le pouvoir politique dans certains pays est intimement lié à l’armée, c’est le cas notamment en Algérie ou en Égypte, comment expliquer que tel n’est pas le cas en Tunisie ?

H. M. : La chance de la Tunisie, c’est qu’elle a été gouvernée depuis l’indépendance par un État civil et un chef politique autocrate, réaliste, pragmatique et progressiste, qui a su imposer une tradition, une culture et des institutions civiles dans le pays. Bourguiba disait après sa déposition par Ben Ali : « la seule fois où j’ai désigné un Premier ministre d’origine militaire, il a fait un coup d’État contre moi ». Dans les pays arabes, et jusqu’au printemps arabe, on n’avait le choix qu’entre le régime militaire et l’État religieux. La Tunisie était peut-être, avec le Liban, un des rares États civils dans la région. La tradition de neutralité de l’armée est très forte en Tunisie. Lors de la révolution, l’armée a pris le parti de la population et non des milices de Ben Ali, elle a refusé de tirer sur la foule.

La chance de la Tunisie, c’est qu’aussi le parti qui a lutté contre la colonisation, le Destour, était un parti civil, libéral, qui prônait la modernité et le progrès. La Tunisie moderne n’était pas issue d’une guerre de libération nationale conduite par un parti révolutionnaire, faisant la part belle aux militaires, comme en Algérie. Malgré sa grande révolution de 2011, les Tunisiens ne sont pas révolutionnaires, leurs partis non plus. La Tunisie n’était pas non plus issue d’un coup d’État militaire semblable à celui de Nasser en Égypte. La Tunisie a obtenu son indépendance vis-à-vis de la France à la suite d’une solution négociée et pragmatique, permettant des concessions de part et d’autre. À part, la crise et le combat de Bizerte en 1962, la Tunisie a obtenu son indépendance par la voie politique et non militaire, selon le vœu de Bourguiba et aussi de Mendès-France.

Après l’indépendance, la Tunisie de Bourguiba a opté pour un régime républicain croyant en la modernité, l’État civil, la suppression des institutions religieuses et traditionnelle, l’éducation rationnelle, la liberté des femmes et la neutralité de l’armée.

Scribouille : Est-il osé ou totalement inexact d’avancer que l’héritage de Bourguiba a pesé dans le bon déroulement actuel de la transition politique ?

H. M. : Tout le monde le reconnait aujourd’hui. L’ombre de Bourguiba n’a été aussi présente qu’après la révolution. On a d’ailleurs parlé de la revanche posthume car les jeunes internautes qui ont boosté la révolution étaient eux-mêmes le résultat de la politique éducative de Bourguiba. Puis, dans la lutte contre les islamistes au pouvoir, les partis et l’opinion ont défendu l’identité tunisienne, la liberté des femmes, l’égalité des sexes, l’État civil face aux prétentions passéistes d’Ennahdha, toujours au nom du « Bourguibisme ». Maintenant avec la victoire électorale de Nida Tounès, le parti qui se veut l’héritier des valeurs et de la politique de Bourguiba, Bourguiba finit par revenir symboliquement au pouvoir. On disait de son vivant qu’il est du genre d’hommes politiques qui ont toujours des rendez-vous avec l’histoire. C’est encore le cas.

Scribouille : Politiquement et « sociétalement » parlant, quels sont les grands défis qui attendent la Tunisie de demain ?

H. M. : Les grands défis de la Tunisie de demain, ce seront toujours les problèmes qui ont fait naître la révolution, c’est-à-dire le chômage, le déséquilibre régional, la lutte contre la pauvreté, la reprise de la croissance économique, le développement, puis viendront les grandes réformes de fond : éducation, environnement, mise en place des nouvelles institutions, outre la préparation des élections municipales qui aideront à résoudre les problèmes d’environnement qui perdurent depuis la révolution, la réforme de la fiscalité. Et tout cela nécessite la sécurité, la fin du terrorisme, le retour à la stabilité et au travail, la fin des grèves et des agitations sociales.

Scribouille : Enfin, dans le même ordre d’idée, doit-on s’attendre à un règne d’al-Sissi comparable (ne serait-ce que sur la durée) à celui de Moubarak ou celui-ci vous semble-t-il prêt à jouer pleinement le jeu démocratique ?

H. M. : Ce n’est pas étonnant. L’armée égyptienne, composée de un million cent mille soldats, a les moyens et la force d’imposer al-Sissi à la tête de l’État, mais jusqu’à quand ? Il faut dire que le risque de conflagration générale guette à l’horizon. Peut-être qu’un peuple qui a goûté à l’exercice de certaines libertés depuis le Printemps arabe, aura du mal à accepter qu’al-Sissi, malgré ses mérites, soit la parfaite réplique de Moubarak, surtout que la société civile qui l’a parrainé au pouvoir, l’a accepté surtout pour écarter les islamistes du pouvoir et non pour remettre en cause les droits et libertés et devenir un autocrate semblable à Moubarak. Les puissances et l’opinion internationales peuvent aussi ne pas accepter les dérives d’un nouvel autoritarisme, revenant à la case de départ. On verra. Ce dont on peut craindre, c’est que la population, comme en Tunisie autrefois, s’habitue à la stabilité factice, sans démocratie, pour peu qu’on arrive à faire taire les islamistes.

Hervé Pugi

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