Belhadj, leader de Daech en Libye ? Histoire d’une intox

par Hervé Pugi.

Voilà maintenant six mois que la rumeur court. Lancée depuis l’Égypte et relayée par la Tunisie, l’idée que le l’ancien émir du Groupe islamiste combattant en Libye (GICL) Abdelhakim Belhadj aurait pris les rênes de Daech en Libye ne veut pas mourir. En tout cas pas aux Etats-Unis où l’instrumentalisation bat son plein pour « flinguer » un certain John McCain ! Récit d’un naufrage médiatique.

« Dans une note transmise à Interpol, le procureur général d’Égypte, Hichem Baraket vient de lancer un mandat d’amener à l’encontre d’Abdelhakim Belhadj… » C’est fin février 2015 qu’un certain nombre de sites et de blogs au sérieux plus que discutable relaient une information pour le moins croustillante. Si le pedigree du dit Belhadj prête à débat, le libérateur de Tripoli avait pu compter sur le soutien actif des Etats-Unis, de la France et du Qatar, entre autres, pour terrasser le régime de Kadhafi. L’alliée des USA à la tête de Daech, voilà qui ne manquait donc pas de sel !

Seulement, cette « information » ne trouvera de confirmation nulle part. Ni de la part d’Interpol, ni de la part du procureur égyptien, passé de vie à trépas fin juin à la suite d’un attentat. Quant à l’entourage d’Abdelhakim Belhadj, contacté par la rédaction de 54 ÉTATS, guère ému par ce bruit de couloir, il balayait l’affirmation d’un revers de la main sans prendre la précaution de fournir un démenti en bonne et due forme. Mal lui en a pris.

Alors que quelques « passants » de la « twittosphère » pépiaient encore fébrilement la fausse nouvelle, celle-ci allait connaître une nouvelle vie lorsque Sara A. Carter, journaliste américaine pourtant confirmée, sortait de son œuf pour annoncer à la terre entière : « Abdelhakim Belhadj is now the leader of #IslamicState in #Libya. At CIA rendition camp – let go, later participated overthrow #Qaddafi. » Selon quelle source ? Grand mystère…  Dans la foulée, une photo surgit : le leader présumé de l’État islamique en Libye en compagnie de John McCain, candidat républicain malheureux à la dernière présidentielle américaine.

Dès le lendemain, le supposé très sérieux Washington Times via un article de Kyle Shideler donne une incroyable dimension à la rumeur. Ses informateurs sont des informatrices : Sara A. Carter et Catherine Herridge de Fox News. Là encore, impossible d’identifier le début d’une source. Shideler explique, sans sembler en être bien certain, qu’Abdelhakim Belhadj aurait été « engagé dans le djihad international » tout en avançant que le co-fondateur du GICL aurait été impliqué dans les attentats de Madrid en 2004. Idée battue en brèche depuis longtemps par les services de renseignement de la planète eux-mêmes.

En revanche, dans cette bio express, rien n’est dit sur l’enlèvement en Malaisie du même Belhadj par la CIA, des tortures commises à son encontre à Bangkok en 2004 par le MI6, poursuivi depuis pour ses faits. Les Britanniques qui livreront le futur chef militaire de Tripoli à Kadhafi où il connaîtra un traitement tout aussi barbare. Pourtant, ce si terrible personnage semblait tout droit destiné à rejoindre Guantanamo.

Petite précision. De manière très ouverte sur Twitter, la veille de la sortie de l’article, le journaliste du Washington Times interroge sa consoeur Sara A. Carter : « As-tu un lien pour Belhadj faisant allégeance à l’EI ? Je n’en trouve pas un. Cela pourrait être une énorme info ». Sara A. Carter de lui répondre : « Cela provient de certaines sources. C’est aussi rapporté par d’autres. Cela semble être un fait. » Sans présumer de ce qui se passe en coulisses, des sources potentielles de Carter et des vérifications éventuelles effectuées par Shideler, le Times  titre le 3 mars : « U.S. backed rebel reportedly leads Islamic State in Libya ». On accordera à Shideler de faire preuve de certaines précautions d’usage.  Tout est conditionnel sur la forme, rien ne l’est vraiment sur le fond. Dommage.

Le Washington Times et Fox News aux manettes la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Aux États-Unis et plus encore…

Le 10 mars, le site de la référence italienne La Stampa, par la plume de Maria Grazia Bruzzone, titre un article : « le nouveau leader de l’EI en Libye Abdelhakim Belhadj n’est pas un inconnu (pour la CIA et le MI6) » Les sources de Bruzzone ? Sara A. Carter, Catherine Herridge et le Wahington Times ! Certains bloggeurs s’interrogent et contactent notre rédaction après avoir découvert qu’un numéro spécial Libye se prépare en nos murs et que le dénommé Belhadj a été rencontré par nos soins. Une discussion entre ces bloggeurs et la journaliste s’engage, nous nous retrouvons au milieu des débats et livrons nos informations, directement venues du principal concerné qui se borne pour l’heure à ne pas communiquer officiellement. Le 11 mars, Maria Grazi Bruzzone fait finalement une timide marche arrière, préférant consacrer un article à démonter les bloggeurs militants ayant traité son article précédent de bufala, comprendre canular  !

Intrigué sur la genèse de cette affaire, votre serviteur – celui qui rédige ces lignes – contacte finalement directement Kyle Shideler et Sara Carter pour, humblement, leur signaler qu’ils font fausse route. Pour cause, le ton personnel s’impose désormais, je venais de moi-même interviewer Abdelhakim Belhadj et, sans présumer de l’âme de cet homme, le leader supposé de Daech m’avait semblé à la fois fort élégant, policé et… bien rasé. Pas franchement l’image renvoyée par al-Baghdadi et ses camarades ! De cet échange avec ces prestigieux confrères américains, il est ressorti que Shideler a jugé qu’un « démenti n’aurait rien de franchement choquant ». Lui, en tout cas, n’a pas estimé bon de le faire dans les colonnes du Times. Quant à Carter, elle s’est poliment justifiée auprès de moi en m’expliquant que « tout est si compliqué. C’est dur de savoir qui fait quoi et de quel côté chacun est… » Cet échange est parfaitement public et retrouvable sur Twitter.

En gros, personne ne sait trop rien, certains disent et d’autres relatent sans trop chercher.  Il convient de préciser pour « avoir fait un tour » en Libye et rencontré des personnages de chaque camp – Belhadj, certes, mais aussi le général Haftar  – l’intox est totale de part et d’autre. Trier le bon grain de l’ivraie est une gageure fastidieuse. Elle est toutefois inévitable pour délivrer une info dépolluée. Pour le coup, les anti-Tripoli ont réussi leur pari. Six mois plus tard, l’information « Belhadj, leader de Daech » tourne à plein régime. Bien plus pour « descendre » John McCain d’ailleurs que le Libyen lui-même. Il est en revanche ennuyeux que votre serviteur, durant ses heures sup’, doive encore expliquer (en août dernier !) à certains confrères comme Nicolaj Gericke de RT Deutsch que l’info qu’il relate (à savoir une simple photo cerclant les visages d’une personne, Belhadj, qualifié de « Libya ISIS leader » et d’une autre, McCain évidemment) est pure propagande. Interrogé si cette « affirmation » était vérifiée, Gericke avance que : « oui, j’ai vérifié ça. Avant cela, j’avais une autre source qui m’a confirmé ça comme un fait. Son nom est Abdelhakim Belhadj ». Super ! Après quelques échanges et une présentation sommaire, le reporter allemand clôturera la discussion par un « il n’est pas le leader de l’EI mais cela n’exclut pas sa coopération ». Pas tout à fait la même chose ! Là encore, la discussion est publique. Et peu importe que Dabiq, le magazine publié par Daech, ait par la suite qualifié Belhadj d’apostat ou que celui-ci puisse poser en photo avec Bernardino Leon, émissaire de l’ONU pour la Libye…

Elle court, elle court la rumeur. Encore et toujours !

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