ʿAğanib

Al-Aïn, novembre 2003 – Premier jour aux Emirats. Indiscutablement une révélation. Révélation que plus encore que je ne pouvais l’imaginer un autre monde existe. Je ne rentrerais pas dans le petit jeu des comparaisons – ce serait odieux – car quel jugement pourrais-je porter – moi, mes 24 ans et ma petite pensée égocentrique d’occidental – sur une culture qui m’est complètement inconnue, un état d’esprit forgé au fil des siècles et une approche de la vie qui me dépasse totalement. Insensé. Comment pourrais-je condamner cette folle mais néanmoins douce anarchie, bien moderne celle-ci, alors que notre foutue Europe, à bout de souffle, pourrit dans ses vieilles certitudes. A peine pourrais-je pester contre ces satanés insectes qui me harcèlent en ce moment même mais – chez moi – ils en feraient autant. Rassurante présence…

« Chez moi », comme si ce bout de terre où je suis né m’appartenait. Comme si je devais forcément me sentir étranger à un autre bout de la planète. Comme si quiconque pouvait avoir une prétention de domination sur ce qui n’appartient et n’appartiendra jamais à personne de toutes les façons. Je préfère laisser ça aux politiques de tous bords, aux idéologues enragés et aux intégristes assoiffés de sang d’où qu’ils surgissent de l’horizon. Moi, je reste habité par ce curieux sentiment de n’être qu’un clandestin de l’existence, en transit, venant de nulle part pour me rendre n’importe où. Et puis je ne me sens l’ambassadeur de rien. Je ne représente personne. Je ne suis le soldat d’aucune cause. Je n’entends pas me battre pour préserver je ne sais quelle croyance, coutume ou bout de terre juste « parce-que-cela-a-toujours-été-comme-ça-ici ». Que chacun aille et vienne où bon lui semble. Que chacun aille et vienne comme bon lui semble. La seule chose que je possède est en moi, ceci explique peut-être cela…

Pourtant, ne vous y trompez pas : mon humanisme supposé ne fait pas de moi votre frère. Que cela soit dit. Tout juste une lointaine connaissance qui passe de temps en temps vous voir. Je ne me suis ainsi jamais prétendu « citoyen du monde », comme tant d’autres peuvent le faire. Autant de prétentieux imposteurs. Je ne suis que ce voyageur de passage qui cherche à vous connaître en tentant de vous comprendre. Sans toujours y parvenir, d’ailleurs. Une vie entière ne suffit parfois pas à se cerner soi-même. Alors, quelques jours ici et là pour saisir une multitude… Au final, c’est ma manière de vous respecter que de ne pas prétendre être un des vôtres. Les « citoyens du monde » méritent une volée de pierre. Rien de plus.

 

***

 

On est bien chez Cédric, début d’après-midi (lundi, 13h), après une longue nuit d’un sommeil réparateur. Mais peut-être devrais-je dire que je me sens bien à l’abri des grands murs de sa villa, cette peinarde retraite, cette enclave sécurisante où règne un certain « chez nous » dans ce lointain « ailleurs ». N’est-ce pas, quelque part, le propre de l’expatrié que de partir à l’autre bout du monde pour recréer ce qu’il ne connaît que trop bien ? C’est en tout cas ce que je crois comprendre de ces premières heures. Vous pouvez passer d’une villa à une autre et vous sentir, chaque fois, dans un pays différent. Mais pas eux Emirats, jamais aux Emirats. Autre pensée, après observations, combien sont-ils à être partis pour devenir quelqu’un « ailleurs » alors qu’ils n’auraient été qu’un parmi tant d’autres « chez eux » ? Il y a là une élite dans un pays étranger qui n’est que porteur de sa propre médiocrité. On se donne rendez-vous dans des hôtels de luxe, on ne parle que de produits « interdits », on veut voir le concert ou la conférence de celui que l’on mépriserait, juste par ce que sa présence (si loin) est un événement. Dans ces « ailleurs », ces clones se réunissent, tout en semblant ne tolérer que les locaux qui… leur ressemblent. Ceux-là vous raconteront qu’ils se sentent partout « chez eux ». Expatrié devenant un métier. On les comprend. (A mettre en parallèle avec « nos » immigrés, dans « nos » quartiers populaires, à qui l’on va reprocher de ne pas s’intégrer.)

Pourtant, il est si fascinant (et devrait être si naturel) d’exploser son cadre familier, de sortir de ses us et coutumes, de son environnement, de sa pensée habituelle. Ces barrières dépassées se trouve l’inconnu. Déroutant et passionnant inconnu. Pour moi, à cet instant, il n’y a que quelques pas à faire, une porte à pousser, un carrefour à dépasser et je serais perdu. Il y a surtout une muraille à franchir… dans ma tête. C’est tout et c’est beaucoup à la fois. Surtout lorsqu’on tient une bière dans la main. Mais n’en est-il pas de même dans mon quotidien ? Cet « inconnu » n’est-il pas la décision jamais prise, la question lâchement éluder, le challenge jamais relevé ? Je perçois soudain combien nos existences ne supportent pas l’incertitude, combien nous nous conditionnons nous-mêmes à une norme qui nous rassure et combien la liberté peut nous effrayer. L’homme n’est en fin de compte qu’une bête de somme qui n’aspire à rien d’autre qu’à son enclos et son fourrage.

Ivresse à son comble, j’en arrive à envier l’ascète errant dans le désert, assoiffé et affamé, car lui ne doute de rien. Il sait sa raison d’être et son devenir. Qui peut en prétendre autant ? Pas moi en tout cas. Squick le chat, baillant au soleil sur la pelouse à quelques centimètres de moi, peut-être. Sûrement même. Les chats sont des sages car ils ne posent jamais de questions… La « vraie » vie est donc là, à quelques pas. Que ce soit aux Emirats ou en France, à Reykjavik ou à Ouagadougou, dans le Lancashire comme en Charente, sur les plus hauts sommets comme dans les steppes désertiques. La vie est partout, ce que l’on nomme « inconnu » est en nous.

 

***

 

Mardi. Avons erré dans le désert avec Cédric. Pas trop loin toutefois. Ne nous sommes pas perdus mais presque. Dommage.

Le désert n’a pas d’âme.

Il n’a rien à dire.

Le désert est froid comme la banquise.

Sa fournaise n’a rien d’un doux foyer.

Le désert n’offre aucune élévation.

Il vous écrase de sa grandeur.

Le désert est le pire sorcier.

Il vous abuse pour mieux vous accabler.

Le désert n’est qu’un instant.

Qui ne ressemble jamais à celui d’après.

Le désert est un mirage.

Il n’est pas vraiment là où vous pensiez le trouver (regardez en vous).

Le désert ne révèle rien.

Il engloutit, tout simplement.

Le désert est un désir.

Vous suivez son appel et jamais vous ne vous retrouverez.

Le désert ne rit jamais.

Il se moque juste de nos vanités.

Le désert est un livre étrange.

Toutes ses pages sont blanches mais vous ne pouvez vous en détacher.

Le désert n’attend rien.

Il se présente comme éternité.

Le désert est une prière.

Qui ne supporte aucune invocation.

Le désert n’est pas une introspection.

Il est une affirmation.

Le désert est une impensable philosophie.

Dont chaque grain de sable est une incompréhensible théorie.

Le désert n’a pas de fonction.

Il est.

Le désert est un horizon.

Celui d’une lente et douloureuse agonie.

Le désert n’est pas une promesse.

Tout juste une expiation.

Le désert est une épreuve.

Du genre qui vous conduit à l’anéantissement.

Le désert n’est pas un doux repos.

Ses silences sont bien trop assourdissants.

Le désert est une prostituée.

Il vous charme mais vous le paierez.

Le désert n’est pas un absolu.

Il est vacuité.

Le désert n’est que rocaille, sable et désolation.

 

***

 

Mardi soir. Deux heures de solitude à Al-Aïn. Traîné dans la palmeraie jusqu’à la tombée de la nuit, erré – comme à mes grandes heures (« Rester debout au coin de la rue, sans attendre personne, c’est cela puissance », dit le poète Gregory Corso[1]) – dans les rues de la ville. Je ne regarderais plus jamais l’Autre de la même manière, simplement car, pour la première fois de ma vie, j’ai été celui-ci.

Mes pérégrinations m’avaient conduit dans bien des coins mais jamais, finalement, aussi loin de ma culture. Moi, toujours tellement « commun », me suis senti si différent de la foule. Je ne sais si ce sont mes Converse trouées, ma casquette crasseuse ou bien ma peau claire, mais bien des regards – j’ai l’impression – se sont tournés vers moi au fil de mes pas. En fait, je ne sais trop… Ce pourrait-il que mon esprit soit responsable de cet inconfortable sentiment ? Face à ce choc des civilisations, j’ai fort bien pu créer cette fracture entre eux et moi.

C’est là tout le problème de l’intégration dans un milieu non familier. Quelque part, ce soir, j’ai accordé bien plus d’importance à ces regards que ce qu’ils signifiaient vraiment. Je veux dire que, chaque commerçant, chaque passant, jetant un coup d’œil sur l’étranger que je suis n’a pas dû me faire l’honneur (et d’ailleurs quoi de plus normal) d’une pensée. Je n’ai été qu’un instant furtif de leur journée, rien de plus. Et moi qui disserte sur moi. Pourquoi ainsi m’accorder plus d’importance que je ne le mérite ? Affreux ego.

Pour tout dire, le problème ne vient pas d’un quelconque « choc culturel », encore moins de cette histoire de « choc de civilisation » qui ne vaut que pour ceux qui s’imaginent supérieurs à d’autres, mais bien de ma modeste personne. Dans Le Sursis , Sartre fait dire à un de ses personnages (M. Birnenschatz) : « Mais, qu’est-ce que c’est un juif ? C’est un homme que les autres hommes prennent pour un juif. » Je pense que c’est là où j’ai fauté l’autre soir. Au lieu de regarder ces hommes comme mes semblables, j’ai creusé entre nous un fossé : parce que nos langues, parce que nos apparences, parce que nos croyances, parce que… parce que…

J’ai fait d’un ensemble d’individus uniques, une généralité. Quoi de plus dangereux ? L’inconnu (encore lui), quelque part la crainte de l’Autre mais, surtout, un manque cruel de confiance en moi, m’a aveuglé au point d’oublier que chaque être est « Un ».

Oui, en fait, je suis responsable de mon propre malaise.

Douloureuse révélation.

(Anecdote : Assis dans un terrain vague attendant Cédric, un homme au regard halluciné s’approche puis s’arrête devant moi, fumant ma quinzième Malboro de la journée. Il me regarde un temps sans dire mot. J’en fais de même. Il a le visage buriné, un turban recouvre ses cheveux gras qui dépassent ici et là, porte une barbe poivre et sel bouclée et affiche un sourire béat bien connu. Celui du camé. Il me décoche quelques mots incompréhensibles. Je lui souris, distille lentement un petit bonjour en français – qu’il ne comprend bien sûr pas – et lui tends la main qu’il secoue vigoureusement.

Il s’assoit sans dire mot. Je ne m’occupe guère de lui. Sa présence ne me dérange pas mais – quitte à choquer – elle ne m’intéresse pas plus. Allez comprendre pourquoi… Sans raison (sinon sa démence), il commence à engager un dialogue avec lui-même. Je l’entends, plus que je ne l’écoute, sans piper mot de ce qu’il peut raconter, les yeux plissés tant je ramasse du sable dans la gueule. Ma clope se consume dans le vent aussi vite que lui babille. Au bout d’un moment, un poil agacé, je me retourne vers le vieil homme qui me jette un regard rieur. Il a l’air totalement quillé, perché, extatique, et je me dis que ce gars doit effectivement être un fou ou… un sage. La frontière est souvent difficile à établir.

Le vieux ne cesse de me parler. Charabia dans lequel je patauge. Pourtant, je me surprends à lui répondre en français. Certainement une des discussions les moins absurdes depuis longtemps… (Inutile cynisme !) Le vent se renforce et par un réflexe absurde, je fais comprendre au vieux qu’il fait tout de même un peu frais en ce début de soirée. Jamais que 25° ! Il se lève en souriant, s’éloigne et disparaît dans la ville.

Quelques instants plus tard, moi-même devenu mystique, tâchant de me souvenir des grandes lignes du Mahaprajnaparamita, je sens une main se poser sur mon épaule et un homme se baisser vers moi. Surpris mais pas effrayé, je me retourne et découvre mon bon vieux fou (ou sage), un gobelet plastique fumant à la main. Il me tend le breuvage – un thé brûlant – et je le remercie inexplicablement en m’inclinant les mains jointes.

Le voilà ricanant de plus belle, en affichant ce même regard étrange, flou et perçant à la fois, salut à toi Ô Raspoutine, comme s’il voyait ce que je ne pouvais voir. Il ricane puis, sans autres courbettes, s’éloigne, traverse la rue et s’enfonce dans la palmeraie, tel un spectre, en psalmodiant quelques prières obscures à la gloire d’une hypothétique divinité.

Et, en entendant ces prières, indécrottable athée, je ne peux m’empêcher de m’écrier, poing levé vers le ciel : « Sans moi mec, sans moi… »)


[1] Le Vagabond Solitaire, Jack Kerouac

 

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