Patrick Haimzadeh : « une grossière erreur d’analyse en 2011 sur la Libye »

Quatre ans jour pour jour après la mort de Mouammar Kadhafi. Retour sur la situation en Libye qui ne peut-être coupée de la réalité politique d’un politique autant façonné par son ancien dirigeant que par sa structure tribale. Scribouille avait couvert l’intervention de Patrick Haimzadeh, invité à l’Institut du monde arabe de Paris en mari dernier. L’opportunité de revenir avec cet ancien diplomate, arabisant, un temps en poste à Tripoli, sur la 2e guerre civile qui se déroule actuellement en Libye.

Qu’est-ce que l’on comprend finalement à la Libye ? À vrai dire pas grand chose dans la présentation qui est souvent faite de ce pays ô combien singulier. Comme le fait remarquer Patrick Haimzadeh, « nous sommes souvent confrontés à une simplification outrancière dans les médias qui tiennent à plaquer des identités aux protagonistes alors que tout cela est aléatoire et changeant » et l’auteur de Au cœur de la Libye de Kadhafi de préciser : « on aurait tort de vouloir surévaluer l’importance des idéologies dans ce qui se joue en Libye ».

Besoin d’un éclairage ? L’ancien diplomate explique : « Dans le fractionnement quasi infini de la société libyenne, chacun des acteurs a conscience de détenir une vérité. En tout cas, il détient sa vérité. Il en est de même des identités. Chacun des acteurs en fonction de l’interlocuteur ou du moment de la journée, va se définir en fonction d’une certaine identité. Un jour il va être révolutionnaire, le lendemain il sera nationaliste et le surlendemain islamiste… »

Et Patrick Haimzadeh de le reconnaître « tout cela est extrêmement compliqué » et serait à l’origine de bien des malentendus auprès de ceux qui observent la situation de loin. Une petite mise au point s’impose donc : « en Libye, quand on emploie des termes comme islamiste, libéral ou révolutionnaire, cela peut souvent dire tout et son contraire ». De quoi perdre son latin et quelques idées préconçues : « on entend souvent parler du « chaos » libyen En gros, ces gens-là s’entretuent, on ne sait pas trop pourquoi, dans une ambiance irrationnelle. Et pourtant, ce qui se passe en Libye est totalement rationnel ! »

Et cela porte un nom tout simple : la guerre civile. Or, comme le souligne celui qui est désormais chercheur : « le propre de ce genre de conflit c’est avant tout la primauté du local sur la national. Et, en Libye, il faut bien comprendre que le local prime tout le temps. » Et cet état de fait ne serait pas nouveau car Haimzadeh le martèle : « il y a eu une grossière erreur d’analyse en 2011 lorsque personne n’a voulu voir que le moment révolutionnaire avait basculé dans une véritable guerre civile. C’était même plusieurs guerres civiles avec des gens qui se battaient pour des intérêts locaux avec des objectifs locaux dont le seul liant était de mettre un point final au régime de Kadhafi.  D’ailleurs dès la chute du régime, les rivalités ont resurgi ! »

 

« Kadhafi était aussi un dictateur faible ! »

De là à dire que Kadhafi était le ciment de la nation, il n’y a qu’un pas que ce grand connaisseur de la Libye n’accepte de faire qu’en nuançant l’affirmation : « la construction nationale libyenne est quelque chose d’extrêmement récent. Paradoxalement, cela s’est fait sous le régime autoritaire de Kadhafi. Mais, là aussi, quand on parle de 42 ans de dictature ininterrompue, il faut faire attention. Au tout début, Kadhafi a représenté une forme de modernité, de lutte contre l’impérialisme. Ce nationalisme est donc né et s’est renforcé dans un système autoritaire dans lequel prédominait toutefois de fortes identités locales. » Et, c’est bien connu, Kadhafi a maîtrisé la situation avec un impitoyable… brio. Vraiment ? Vous en êtes certains ? « Bien entendu que Kadahafi a joué la carte des oppositions qui existaient depuis des lustres. Pour autant, il était aussi un dictateur faible en ce sens qu’il était dépendant des structures de son pays. En fait, il était aussi prisonnier des tribus que lui les manipulait. Il faut savoir que même les régimes autoritaires sont obligés de composer avec la sociologie de leur pays. Pas seulement en Libye. »

Une sociologie que ce fin connaisseur du pays décrypte pour nous : « Lors du moment révolutionnaire de 2011, les gens se sont battus autour d’identités primaires : le quartier en ville, la tribu en zone rurale ou encore la famille. Des katibas se sont formées, parfois idéologiques, et autour de ces groupes se sont agglomérés des jeunes qui n’avaient pas forcément une idéologie mais qui connaissaient simplement leurs membres. Tout cela a forgé des solidarités de combat. Ensuite, le peu d’État qui avait été construit par Kadhafi s’est complètement volatilisé et ces différentes milices ont occupé le terrain sécuritaire. En l’absence d’État, selon un phénomène classique, les gens se sont tournés vers ces groupes primaires pour se protéger ou pour, économiquement, récupérer un certain nombre de privilèges et ainsi de suite. »

L’absence d’un État central fort, voilà bien ce qui apparaît comme le nœud du problème. Et pour cause, « les différentes identités primaires sont antagonistes entre elles, chaque entité se positionne en opposition à son voisin par crainte de voir émerger une force hégémonique aux intérêts forcément divergents. » Au regard d’un telle analyse, la conclusion se veut implacable : « la guerre civile était inévitable et penser que celle-ci s’arrêterait avec la mort de Kadhafi, c’était soit très naïf, soit très cynique ». Quant à la question du futur proche de la Libye, Patrick Haimzadeh se montre tout aussi catégorique : « cette idée de penser que le général Haftar pourra militairement gagner… Ce n’est pas réaliste! Il ne peut y avoir de solution militaire. La paix ne peut que venir du politique en incluant, autant que possible, tous les acteurs locaux ».

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