Tunis ne cède pas à la peur

par Hervé Pugi.

Une dizaine de jours après l’attentat-suicide contre un bus de la garde présidentielle (12 victimes), Tunis vit toujours au rythme de l’état d’urgence, accompagné de son couvre-feu. Traumatisés les habitants de la capitale ? Peut-être mais ils ne le montrent pas. La vie reprend le dessus avec son lot de craintes, d’espoirs, de questions et – rarement – de réponses. Petite balade au cœur de la ville.  

« Pas trop lourd le climat en ce moment à Tunis ? » À cette interrogation légitime (et mal formulée), le vieux chauffeur de taxi grimace dans son rétroviseur et marmonne dans sa barbe mal taillée : « il fait tout gris aujourd’hui, c’était agréable hier mais ça peut encore changer demain ». Il en est ainsi, il arrive parfois qu’un échange naïvement raté aboutisse à un constat particulièrement révélateur de l’état d’esprit du moment de bien des Tunisois. Comme à chaque fois que le terrorisme frappe le pays, la stupeur laisse place à l’incrédulité et si les espérances nées d’un soulèvement et d’une transition réussis restent présentes dans tous les esprits, la dure réalité de moment semble rendre toujours plus flous les contours de ce que sera demain.

Dans la médina, « ça sonne creux ». C’est un commerçant, les mains plongées dans son étalage de babouches, qui le dit. Pas forcément une surprise en ce début décembre mais ce dernier l’affirme : « l’été n’a pas été bon non plus et c’est dur. C’est dur pour moi, c’est dur pour ma famille, c’est dur pour les Tunisiens ! ». Replongeant dans sa caverne de bibelots artisanaux, il ne manque pourtant pas de crier l’œil rieur : « il faut dire aux gens de revenir. Il faut l’écrire dans votre journal ! Il faut vite revenir en Tunisie et dépenser tous vos euros ici ! Comme avant ! Hé ! C’est dur, tu m’achèteras bien quelque chose ? »

En se perdant dans ce dédale de ruelles, quelques Occidentaux – comme égarés – battent pourtant bien le pavé. Une Canadienne présente pour une convention, un Italien de passage pour affaires, un Anglais qui a « nothing to say » et finalement un couple de retraités français, habitués à fuir les rigueurs de l’hiver hexagonal pour se réfugier dans la douceur du Maghreb et qui, non, n’a pas eu peur de venir en Tunisie malgré les récents événements. « Pour soutenir les Tunisiens, des gens formidables », précise fièrement Christian. « Et puis nous sommes de la région parisienne », ajoute d’un ton décidé son épouse Jocelyne qui s’interroge : « on se demande où on est le plus en danger et où on est le plus en sécurité, non ? » Ce point précisé, la sexagénaire reprend ses marchandages.

La mosquée Zitouna abandonnée, en descendant vers l’avenue Bourguiba via l’avenue de France, la vie semble suivre son cours comme il en a toujours été. Sorte d’agitation fiévreuse typique de la rue arabe. Un brin bravache, un poil hâbleur, certains jeunes « tchatcheurs » des trottoirs s’indignent facilement. En résumé, cela donne : « peur de quoi ? Peur de qui ? On n’a pas peur de ces chiens, nous ! » Voilà qui est dit. Sur Bourguiba, la seule électricité dans l’air est à chercher dans les lourds nuages qui plombent cette fin de journée. La morosité ambiante, la fébrilité du moment ressemble pour sa part à celle de n’importe quelle fin de week-end automnal, déprimant, sur cette planète. Finalement, alors que le crépuscule gagne la partie, il n’y a guère que les dispositifs sécuritaires qui jalonnent la grande avenue et les rues adjacentes pour rappeler que Tunis vit au rythme de l’état d’urgence. Plus encore depuis que le couvre-feu a été décalé à minuit.

Institution du coin, le « Grand café du théâtre » a retrouvé ses habitués. Pas tous, certes, mais quelques tablées agitées semblent vouloir dignement fêter le retour à une certaine normalité. La jeunesse tunisoise n’aurait-elle donc pas peur ? « Je ne me pose pas la question », explique Amal, 25 ans pour qui « on ne décide pas vraiment. Nous avons nos habitudes. Faut bien faire les courses, faut bien travailler, faut bien étudier ». La table acquiesce et Hafsa, 28 ans, ajoute : « il faut bien sortir aussi. Si mes amis m’appellent, je vais faire quoi ? Rester comme une idiote chez moi à attendre que tous les terroristes soient morts !  » De quoi déclencher l’hilarité des un(e)s et les moqueries des autres. Et celle-ci, reprenant son sérieux de lancer la charge, « c’est la faute de ce gouvernement incompétent ! » La jeune femme est coupée dans son élan et voilà que retentit à sa gauche : « c’est Ennahdha tout ça ! ». À droit, en revanche, « le problème c’est la Libye et l’intervention de l’OTAN ! » Pour un autre encore, « il ne faut quand même pas oublier la politique de Ben Ali ! » Bref, il y a mille responsables à cette situation mais, a priori, aucune solution. Sinon celle d’Hafsa : « il faut tous les tuer ! » Pas de quoi obtenir l’unanimité mais, tout de même, une belle majorité.

Il faut le huis-clos d’une voiture pour finalement voir émerger une angoisse sincère. Amal lit le terrorisme comme un épiphénomène, une secousse dramatique mais passagère dans l’histoire que son pays écrit jour après jour. Pour l’étudiante en médecine, fille de bonne famille, le véritable problème est ailleurs : « il y a des pauvres types insignifiants qui se découvrent une personnalité en ayant quelques poils sur le menton. Ils sont toujours aussi insignifiants mais ils s’imaginent avoir une légitimité pour te faire la morale. Le pire, c’est que certaines filles, des copines à moi, ont fini par mettre un voile ou se comporter de telle ou telle manière juste pour avoir la paix. Dans ces quartiers, hormis quelques anciens, personne ne leur dit rien. Ce ne sont pas des terroristes mais je les trouve tout aussi dangereux ! » Pourtant, elle veut croire que tout ira bien, que tout cela n’est qu’une question de temps, que demain sera meilleur. Pas seulement côté météo. Oui, tout ira bien « inch’allah ! »

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