Salma Elloumi Rekik : « reconstruire l’image de la Tunisie »

entretien par Hervé Pugi.

Malgré les tempêtes causées par le terrorisme, la Tunisie sera parvenue à rester à flot. Pourtant, 2015 restera l’année noire pour le tourisme tunisien. Sa ministre, Salma Elloumi Rekik, ne le nie pas mais entend profiter de cette crise pour insuffler un nouveau souffle à ce secteur crucial de l’économie. Scribouille est allé à sa rencontre.   

Scribouille : La Tunisie a vécu une année difficile. Comment se porte le secteur du tourisme tunisien ?

Salma Elloumi Rekik (S. E. R.) : Pour le tourisme, c’est évidemment une mauvaise année. Nous traversons la crise la plus importante qu’ait connu notre pays et cela se ressent logiquement sur ce secteur, crucial pour la Tunisie. En 2015, nous enregistrons une baisse de 50 % des touristes européens. Au global, cette tendance est de l’ordre de 26 %. Plus largement, nous sommes passés par des moments difficiles mais la Tunisie reste debout et nous continuons à travailler. Une des priorités, c’est bien évidemment la sécurité et ça l’était avant même ces événements. Des accords ont été passés avec un certain nombre de pays pour sécuriser les frontières et les zones touristiques. Un grand travail a été effectué par les ministères du Tourisme et de l’Intérieur avec des experts allemands pour mettre en place un référentiel sécurité très complet. Notre objectif est d’arriver à atteindre un niveau de sécurité équivalent à celui qui existe en Europe. Même si nous avons vu à Paris que le risque zéro n’existe pas.

Scribouille : Dans un tel contexte, comment fait-on pour promouvoir, pour vendre la destination Tunisie ?

S. E. R. : En période de crise, il est surtout important de faire le bilan de la situation. De constater les points forts et les points faibles de l’activité. C’est l’occasion pour nous de restructurer le secteur, de revoir certaines choses. C’est ce que nous avons fait. Nous avons pris des mesures pour, tout d’abord, sauver l’activité à court terme mais aussi pour élaborer une stratégie à moyen et à long terme, basée sur la diversification. Il faut reconstruite l’image de notre pays. La Tunisie est un pays ouvert qui a plus de 3 000 ans d’histoire. C’est une destination touristique par excellence avec plus de 40 000 sites historiques et près de 150 musées. Il faut exploiter tout ce potentiel. Nous avons pendant très longtemps proposé un tourisme à 90 % balnéaire. Nous avons des plages magnifiques, c’est vrai, et c’est un produit important qui doit continuer à exister, mais nous devons aussi être capables d’offrir d’autres choses : le tourisme culturel, écologique, saharien, sportif, médical mais aussi d’affaires. Nous avons des projets en ce sens. Comme vous le savez, la Tunisie occupe une position stratégique sur le plan géographique. Elle est au centre de la Méditerranée et elle fait face à l’Europe avec qui nous avons toujours eu des relations privilégiées. 80 % de nos échanges s’effectuent avec le Vieux Continent. Posséder un centre de congrès de plus de 4 000 personnes pourrait nous rendre incontournable. Il suffit que la sécurité se rétablisse et c’est ce à quoi nous nous attelons actuellement.

Scribouille : Si les Européens ont en grande partie déserté la Tunisie, les Algériens sont eux venus en masse l’été dernier. Un nouveau relai de croissance pour le tourisme tunisien ne serait-il donc pas de se tourner vers une autre clientèle que celle de l’Europe ? 

S. E. R. : La clientèle européenne a toujours été importante. Avec la France, de par nos liens historiques, nous pouvons compter sur un bon nombre de « revenants », ces personnes qui vont et viennent en Tunisie chaque année car ils y sont très attachés. Ce n’est toutefois plus suffisant. Concernant l’Algérie, on pourrait presque dire que nous sommes le même pays tant nous sommes proches. Nous partageons tant de points communs. C’est traditionnellement un tourisme familial. Les Algériens nous rendent visite aux beaux jours lors des vacances scolaires. Cette année, alors que les chiffres de fréquentation chutaient, nous avons pu constater une hausse de 16 % des touristes algériens. Ceux-ci se sont montrés parfaitement solidaires des moments difficiles que la Tunisie a pu traverser. Pour répondre plus précisément à votre question, il convient toutefois de parler du tourisme mondial en général. C’est un secteur en croissance dans le monde entier, de l’ordre de 4 à 5 % par an. On estime à 1 milliard le nombre de touristes en 2015. Sur onze emplois créés dans le monde, un provient du tourisme et cette activité représente 9 % du revenu mondial. Dès qu’un pays commence à se développer, les citoyens commencent à voyager. C’est le cas, par exemple, de la Chine, premier marché émetteur cette année avec 100 millions de touristes. Même constat pour l’Inde et quelques autres. Ce sont des marchés d’envergure auxquels il faut nous intéresser. De même, il est important de développer le tourisme local. Selon l’Organisation mondial du tourisme, dans les pays développés, il représente environ 30 %. Il était jusqu’à présent de l’ordre de 10 % en Tunisie. Cette année, nous avons constaté une légère croissance. Certains Tunisiens semblent avoir privilégié un séjour dans leur pays pour soutenir le tourisme local.

Scribouille : Vous avez employé un terme important, celui de solidarité. En tant que ministre du Tourisme, avez-vous regretté le fait que certains pays aient appelé leurs ressortissants à ne plus se rendre en Tunisie aux lendemains de l’attentat de Sousse ?

S. E. R. : Je comprends la position des ces États. Ils ont l’obligation de protéger leurs citoyens. Pour autant, au regard des événements qui se sont déroulés dans d’autres pays, je constate que cette recommandation n’a pas forcément été prodiguée. Ceux qui ont « interdit » la Tunisie à leurs ressortissants ont, sans le vouloir, joué le jeu des terroristes. Le but de ces derniers était d’empêcher le processus de transition et de déstabiliser le pays en créant un chaos économique. En prenant une telle décision, ces États ont participé à la crise que le tourisme tunisien connaît actuellement. Il faut savoir que les conséquences vont au-delà du seul secteur hôtelier, il s’agit de toute une chaîne. L’artisanat, par exemple, emploie 360 000 personnes, dont 80 % de femmes, basées à travers tous le pays. Ces gens ont subi de plein fouet les effets de cette situation.

Scribouille : Au final, êtes-vous optimiste quant à l’avenir de la Tunisie ?

S. E. R. : Bien sûr et je suis convaincue que nous allons réussir. Nous avons obtenu le Nobel de la paix. C’est un prix qui a été décerné au « quartet » mais, à travers lui, c’est le peuple et le pays tout entier qui ont été honoré. La Tunisie est un petit pays qui possède un grand peuple. Ce que nous avons obtenu est déjà énorme mais ce n’est pas encore suffisant. Nous avons encore bien des défis à relever. N’oublions pas que la Tunisie est une jeune démocratie. Je ne doute pas que nous allons réussir à dépasser cette période difficile pour construire une nouvelle Tunisie, moderne et ouverte sur le monde.

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