Tunisie : le mystère Rached Ghannouchi

par Hervé Pugi.

Ange ou démon ? Le cas Rached Ghannouchi divise au-delà même des frontières tunisiennes. Modèle de l’islamisme politique selon les uns, dangereux réactionnaire (pour ne pas dire plus) selon les autres, le président d’Ennahdha apparaît comme un personnage complexe. De multiples facettes, à l’image de son parcours, avec lesquelles le natif d’El Hamma aime assurément jouer. Éclairage sur un acteur incontournable de la scène politique tunisienne.

S’il y a un point sur lequel s’accordent tous ceux qui acceptent d’aborder la personnalité de Rached Ghannouchi, c’est qu’il s’agit là d’un homme brillant. « Intelligent » diront ses partisans, « rusé » nuanceront ses détracteurs. Pas franchement d’antinomie dans ces qualificatifs qui mènent à un unique constat : nous avons à faire à un politique redoutable, réputé pour son pragmatisme et son sens de la stratégie. Là encore, certains ne manqueront pas d’ajouter (ou de corriger) pour son opportunisme et son double discours. Il en est ainsi…

Que veut vraiment Rached Ghannouchi ? Moderniser l’islam ou islamiser la modernité ? Le fringant septuagénaire, il faut le dire, ne choisit pas vraiment. Une ambiguïté qui se retrouve logiquement jusque dans les rangs de son parti, Ennahdha, avec qui sa personnalité se confond inévitablement. D’un côté, une ligne politique faite de compromis et de modération. De l’autre, un Conseil de la Choura qui a consacré la mouvance dure du mouvement, celle des salafistes.

Pour l’heure, l’ancien exilé tient ses troupes, astreignant ses ouailles à une discipline dont devrait peut-être s’inspirer un Nidaa Tounes bien « turbulent ». Le cheikh tient bon le cap de l’unité nationale. Jusqu’à quand ? Fruit de la politique bourguibienne, abhorrée par les Frères musulmans, la société tunisienne s’en inquiète. Elle a ses raisons. Elle n’a pas oublié. La charia comme source nominative dans la Constitution, l’idée d’un Conseil supérieur islamique ou le principe de complémentarité de la femme, tout ça (et bien d’autres choses) c’était Ennahdha !

La pression de la rue a fait reculer les Nadhdaoui. Le parti est rentré dans le rang. Ghannouchi est intelligent, nous l’avons déjà écrit. Loin du tumulte de la présidence, des ministères ou de l’assemblée, il a pu observer, analyser, ajuster son discours.

Lorsqu’il affirme à des confrères tunisiens que « l’État applique de la charia ce que la société en accepte », difficile de ne pas penser que – désormais – Ennahdha ne propose de l’islam que ce que la société peut en supporter. Celui qui se nomme en réalité Rached Kheriji était-il derrière tout cela ? Là aussi, les avis divergent. Dans le secret de la confession, certains de ses proches sont catégoriques : Ghannouchi ne réserve pas sa subtilité politique à ses seuls adversaires. Le monde appartient aux plus patients. Lui a le temps. Ces mêmes camarades vous expliqueront qu’il compose avec les Sadok Chourou et Habib Ellouze. Des alliés bien encombrants avec leurs rêves de califat et de charia. Nul doute que le stratège aura à cœur d’enterrer leurs fantasmes lors du prochain congrès du parti.

Le modèle, on le sait, c’est Recep Tayyip Erdogan et son Parti de la justice et du développement. Peu importe d’ailleurs les dérives autoritaires de ce président turc, parti pour rester au pouvoir un bon moment encore, et sa politique de réislamisation d’un État pourtant laïc qui éveille mille méfiances. C’est pourtant bien cet ancrage islamo-démocrate qui rend Rached Ghannouchi si fréquentable aux yeux des Occidentaux, notamment. Pourquoi pas ? Lui qui pense que « l’Islam est entièrement politique et que l’islam est venu pour changer le monde » a réussi un tour de force incroyable. Là où les autocrates et autres dictateurs, qui ont eu pignon sur rue durant des décennies, n’ont eu de cesse de présenter leur toute-puissance comme seul rempart à la menace islamiste, Rached Ghannouchi est parvenu à faire entendre à l’Occident qu’un certain islam politique pouvait être un remède à la barbarie extrémiste. Pourquoi ne pas prêter l’oreille à ce discours alors que les puissants de la planète se bouchent le nez en pactisant avec les pétromonarchies du Golfe aux doctrines religieuses plus que douteuses ? Reste à Rached Ghannouchi et, avec lui, à Ennahdha à donner des gages quant au sérieux, à la crédibilité et à la sincérité de leur démarche. Des assurances que la planète entière réclame et plus encore les Tunisiens !

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