François Burgat : « Islamisme, un mot dangereux… »

par Hervé Pugi.

« C’est un mot dangereux… qui fait plus de bruit qu’il n’apporte de lumière », voilà en préambule la précision que ne manque jamais d’apporter François Burgat, chercheur à l’Institut de recherches et d’études du monde arabe et musulman (IREMAM) lorsqu’on aborde le sujet de l’islamisme avec lui. Le tout en précisant qu’il « faudrait sans doute apprendre à s’en passer si l’on veut apercevoir la matrice réelle – politique et non religieuse – des turbulences de ce monde ». Et pourtant, parlons-en une nouvelle fois !

Car la question de l’islamisme interroge, interpelle, inquiète au point de transformer les plus sérieux débats en véritables cafés du commerce tant la notion a perdu son essence derrière des amalgames qui font trop souvent rimer islamisme avec terrorisme. « Une méprise en fait, éventuellement une méconnaissance, pour ne pas dire une paresse intellectuelle, à moins qu’il ne s’agisse simplement de mauvaise foi. » La formule avait déjà trouvé sa place dans un article, consacré au même sujet, rédigé par votre serviteur sur le numéro spécial Libye (n°20).

Pour François Burgat, étudier « rationnellement » l’islamisme, c’est avant tout tenter de « cerner le phénomène en l’associant d’abord à une dynamique de nature identitaire plus que religieuse » pour en arriver à désigner les islamistes « comme étant, avant tout, ceux qui entendent réaffirmer la légitimité et l’universalité du « parler musulman ». Une réhabilitation d’un lexique endogène bien plus que sacré d’ailleurs. Et le chercheur de l’IREMAM d’avancer dans sa réflexion : « L’islamisme, c’est tout à la fois une réaction et une continuité. Les islamistes prolongent la démarche nationaliste en s’inscrivant dans une approche qui consiste à limites les manifestations de la domination occidentale. Les nationalistes l’on fait sur le terrain politique pour parvenir à l’indépendance. Les premières élites nationalistes l’ont fait sur le terrain économique et cela a donné des nationalisations. Les islamistes, tout en occupant ce double terrain, le font aussi sur le registre culturel et symbolique. » Pour quel message au final ? « Ils nous disent que dorénavant, pour s’exprimer ils emploieront de façon privilégiée un lexique qui est extrait de leur patrimoine historique sans plus passer par les catégories suggérées ou imposées par le biais de la colonisation ».

Un décryptage qui ne passe pas forcément dans l’opinion publique mais, plus inquiétant encore, auprès des élites politiques occidentales. Si parler d’islamisme éveille tumulte et brouhaha, parler avec les islamistes a des faux airs de pacte avec le diable ! « L’Occident a une appréciation émotionnelle du phénomène. Nous ne communiquons qu’avec des interlocuteurs musulmans qui disent dans la langue que l’on comprend ce que l’on a envie d’entendre. Cela ne suffit pas… Si nous avons Daech aujourd’hui, c’est aussi parce que les Occidentaux n’ont jamais été capables de faire confiance au tissu médian que l’on pourrait appeler les « islamistes républicains ». On ne veut d’autre position politique que celle à notre image. C’est ignorer une donne. Mais vouloir fabriquer de soi-disant sociétés civiles en Orient qui communieraient avec l’Occident dans l’excommunication des islamistes. C’est là une grave erreur ».

Un positionnement qui interpelle forcément car, comme l’explique François Burgat : « l’Occident envoie un message qui fabrique des djihadistes. Il fabrique d’une main des djihadistes qu’il dit vouloir combattre de l’autre main ». Mais pour comprendre ce qui nous a conduit à une telle situation, il n’y a pas besoin de beaucoup creuser : « les régimes arabes autoritaires ont vendu aux Occidentaux l’idée du spectre du radicalisme islamique comme seule alternative à leur pouvoir. Ils ont donc été soutenus pendant des décennies parce que cette idée a été intériorisée. La crainte de voir ces autoritarismes se faire remplacer par d’autres plus terribles encore a pesé ».

Pourtant, comme le précisait Hatem M’Rad, professeur de Science politique à Tunis dans notre dernière précédente publication, « on ne peut ni refuser d’associer les islamistes à la politique ni les considérer comme des partenaires peu sérieux. Ce n’est pas un choix culturel, mais politique ». Les expériences radicalement opposées actuellement vécues par l’Égypte et la Tunisie ne disent pas autre chose. « Quand ont dit islam politique, conclue François Burgat, on dit  Abou Bakr al-Baghdadi mais également  Rached Ghannouchi. S’il y aura forcément dans le futur une centralité du lexique politique islamique, l’usage qui en sera fait variera surtout, en fait en fonction de contingences extrêmement profanes. Si tout se passe bien, l’islam politique connaîtra des expressions particulièrement libérales. En revanche, s’il doit faire à une tempête de répressions et de contraintes, on risque effectivement de voir  surgir – au bout du tunnel – des monstres du type des membres de Daech » Voilà qui est dit…

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