Antoine Bondaz : « la Chine et la Corée du Nord sont des otages mutuels »

par John Harrison.

10 janvier 2016, la Corée du Nord annonce la réussite de son premier essai de bombe à hydrogène, dite bombe H. Si les experts sont plus que sceptiques sur la véracité de ce test, les condamnations internationales fusent. Avec cette annonce faite deux jours après l’anniversaire de Kim Jong-un, le dirigeant suprême nord-coréen nargue la planète et se moque clairement de l’interdiction de poursuivre son programme nucléaire et des menaces de sanctions. Alliée historique de la Corée du Nord, la Chine a elle aussi condamné cet essai, mais du bout des lèvres. Pour des raisons politiques et surtout stratégiques, l’empire du Milieu ne peut pas se fâcher avec son voisin nord-coréen. Nous avons rencontré Antoine Bondaz, docteur en Sciences politiques de Sciences Po Paris et ancien chercheur au Carnegie-Tsinghua Center à Pékin, pour faire le point sur cette relation floue et pourtant très claire.

Chaud. Froid. Chaud. Froid. Les liens qui unissent la Chine et la Corée du Nord ne sont pas un long fleuve tranquille. « La relation bilatérale est loin d’être idéale. Nous sommes très loin de l’image véhiculée dans la presse de la Chine et de la Corée du Nord comme alliées indéfectibles se respectant mutuellement », nous précise Antoine Bondaz. Diplomatiquement, le principal allié de la République populaire démocratique de Corée est bien la Chine, qui l’a soutenue militairement lors de la guerre de Corée. Le Traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle signé en 1961 lie les deux pays sur bien des domaines. Ça, c’est pour le chaud. Le froid vient justement des provocations nord-coréennes : directes, comme le rapt de bateaux de pêche chinois, ou indirectes et qui peuvent déstabiliser la région, comme les tirs de missile ou le programme nucléaire nord-coréen, qui irrite profondément Pékin.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en mars 2013, les relations entre les deux pays sont plus que tendues et particulièrement fraîches. Mais le lien ne cèdera pas, ne gèlera pas. Car Pékin ne peut pas faire grand-chose devant Kim Jong-un qui, de toute façon, se moque des remontrances verbales de son voisin comme de sa première chemise à col mao. Si la Chine soutient, à bout de bras parfois, son voisin nord-coréen, c’est qu’elle n’a aucun intérêt à le voir disparaître. « La stabilité de la région est la priorité des priorités pour la Chine », confirme Antoine Bondaz. Les États-Unis sont les principaux alliés militaires de la Corée du Sud, où ils ont installé des bases militaires et quelque 30 000 soldats américains. Selon des récents sondages, « 70 % des Sud-Coréens souhaiteraient conserver cette alliance, même en cas d’effondrement de la Corée du Nord ». La disparition de la Corée du Nord et la naissance d’une Corée unifiée, c’est la possibilité pour Washington de positionner ses troupes à la frontière chinoise. De quoi donner des aigreurs d’estomac à Xi Jinping, qui préfère un voisin bruyant et indiscipliné à un voisin un peu trop curieux.

Selon Antoine Bondaz, « la Chine souffre d’un complexe d’insécurité vis-à-vis des États-Unis, notamment sur le plan militaire. Sur la façade maritime, cœur de la puissance chinoise, les Chinois ont le sentiment que les Américains les encerclent, et c’est une réalité. Washington dispose d’alliances avec le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et la Thaïlande. Les États-Unis se rapprochent aussi de Singapour, de l’Indonésie et depuis peu du Viêt Nam ». Seule la Corée du Nord fait tampon. « Une Corée unifiée deviendrait le premier pays allié des États-Unis avec une frontière terrestre avec la Chine, au plus proche de Pékin. Pour cette dernière, ce serait une nouvelle donne stratégique, synonyme pour l’heure de trop d’incertitudes ».

Lorsque Pyongyang s’agite un peu trop, Pékin râle, tape un peu sur les doigts, mais pas trop fort. « La Chine peut se fâcher contre son voisin. Elle l’a déjà fait et le fait régulièrement, précise le docteur en Sciences politiques, mais la Chine ne peut clairement pas se permettre d’abandonner la Corée du Nord ! Cela reviendrait in fine à un effondrement du régime et la Chine n’y a aucun intérêt ».

Après l’essai de la bombe H début janvier, la Chine, membre permanent du Conseil de sécurité, préserve son allié et continue de penser que le dialogue est plus efficace que des sanctions. Notamment économiques qui, pour le moment, n’ont que très peu d’effets. Isolée dans la région, « surtout suite au retour au pouvoir des conservateurs en Corée du Sud en 2008, qui ont fait stagner le commerce intercoréen », la Corée du Nord ne commerce qu’avec la Chine ou presque : 70 % de son commerce extérieur se fait avec l’empire du Milieu. Pour le moment, les tentatives de Pyongyang pour se rapprocher d’autres grandes puissances comme la Russie pour diversifier ses débouchés et attirer des investissements ne rencontrent pas un grand succès. Mais elles soulignent la dépendance de la Corée du Nord envers son grand frère chinois et la nécessité pour Kim Jong-un de trouver d’autres partenaires économiques.

Si la Chine est le meilleur allié (économique) de la Corée du Nord, ce n’est pas non plus la poule aux œufs d’or. « La perfusion est manifeste : la Chine veut maintenir en vie la Corée du Nord », mais ne parvient pas à l’influencer, « ce qui irrite de nombreux Chinois ». La Corée du Nord peut-elle utiliser son programme nucléaire comme un outil de marchandage – du type « aidez-nous et nous arrêtons nos essais » – pour trouver de nouveaux débouchés économiques ? « Cette analyse très répandue en Occident depuis 20 ans me semble erronée », corrige Antoine Bondaz. Pire, « elle a permis en partie la nucléarisation du pays. Or, objectivement, la Corée du Nord n’a jamais rien obtenu après ses essais », sinon le renforcement

des sanctions. La priorité de la dénucléarisation du pays est au cœur du désaccord majeur entre la Chine et les États-Unis. Un désaccord « qui limite toute coopération stratégique entre les deux pays. La Chine priorise la stabilité du régime nord-coréen sur la dénucléarisation. Les États-Unis priorisent la dénucléarisation du pays sur un effondrement du régime. Les deux pays sont incapables de se mettre d’accord ».

C’est donc lorsque le pouvoir est fragile en Corée du Nord que le soutien de la Chine est le plus fort. Depuis que le régime est stable (début 2012), Pékin prend ses distances avec Pyongyang et affiche clairement et officiellement ses critiques. Mais pas d’abandon possible. « Comme j’essaie souvent de l’expliquer, les deux pays sont des otages mutuels, résume Antoine Bondaz. La Corée du Nord a besoin de la Chine pour survivre et ne pas s’effondrer. Et stratégiquement, la Chine a besoin que la Corée du Nord survive, c’est-à-dire garantir la stabilité du régime ».

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