Tunisie : le paradoxe Bourguiba

par Hatem M’Rad*.

C’est un fait. Habib Bourguiba a marqué la Tunisie et les Tunisiens de son empreinte, des années 30 puis de la lutte contre la colonisation, jusqu’à sa déposition humiliante par le général Ben Ali le 7 novembre 1987. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Bourguiba restera un libérateur oppressif. Il a libéré le peuple et la nation, mais il a assujetti les tunisiens à sa volonté et à ses caprices. Il est né pour être président à vie dans une République pourtant moderne et laïque.

Le régime qu’il a voulu pour la Tunisie est caractérisé par l’autoritarisme, le parti unique et le culte de la personnalité. Imbu de lui-même, la démocratie le gêne, elle établit une concurrence à sa personne. La démocratie, considérait-il, est le propre des nations développées et rationalisées. Elle est renvoyée alors à un temps lointain, le temps de se débarrasser des vestiges de la tradition.

Dans son esprit, lui seul incarne la Tunisie. C’est lui qui a rassemblé un peuple qui était à ses dires « une poussière d’individus » ; lui qui lui a donné sa dignité par la lutte pour l’indépendance ; lui qui lui a donné des institutions solides et modernes, qui a lutté contre le bédouinisme, le tribalisme et le traditionalisme sociétal ; c’est encore lui, fait unique dans le monde arabo-musulman, qui a libéré la femme des pesanteurs de la charia ; c’est enfin lui qui a fondé une éducation rationnelle et gratuite, qui a contribué à la formation moderne des nouvelles élites et de tous ces jeunes internautes qui ont fait la révolution et la transition. Revanche posthume, dit-on de Bourguiba.

Aujourd’hui, les Tunisiens ont fait une révolution, et ils n’en sont pas peu fiers. Ils ne la doivent qu’à eux-mêmes : ni à Bourguiba, ni aux partis d’opposition, ni à quelconque organisme. Révolution de toute la société. Mais la révolution a dérivé avec la victoire d’Ennahdha aux élections de la Constituante de 2011. Outre la confiscation humiliante de la révolution par les islamistes, les Tunisiens ont vécu trois années d’enfer : violence, assassinats, tentatives de retour à la tradition, à la charia, au califat et à la complémentarité de la femme. L’identité, la modernité et la laïcité de la Tunisie en ont terriblement pâti. D’où les discours sur le retour aux acquis de l’indépendance, sur l’héritage de Bourguiba. Au diable le parti unique, l’autoritarisme et le culte de la personnalité. On s’en tient aux grandes réformes libérales et laïques bourguibiennes, à un héritage sélectif cette fois-ci, dépoussiéré de ses dérives et étoffé par la démocratie et les acquis de la révolution.

On se demande alors si ce peuple tunisien a la mémoire courte, ou s’il n’a pas paradoxalement le sens de l’exagération ? Les Tunisiens n’en font-ils pas un peu trop avec Bourguiba ? Faut-il revoir Freud pour lequel l’enfant doit savoir tuer le père pour pouvoir vivre à son tour sa propre histoire ?

En tout cas, exagération ou pas, « le retour de Bourguiba » est un fait irrécusable auprès de l’opinion. Il suffit de voir les articles de presse qui lui sont consacrés dans les journaux et magazines depuis plusieurs mois, la succession de livres, ainsi que les témoignages de ses collaborateurs publiés à son sujet, les vidéos de ses discours à la télévision, les « statuts » qui lui sont consacrés sur Facebook, dont le rythme s’accélère, les pièces de théâtre, comme celle de Raja Farhat, Bourguiba, la dernière prison, les débats sur les radios et plateaux de télévision autour de sa personne, sa politique ou son bilan.

Sans oublier Nidaa Tounes, un parti qui incarne le bourguibisme dans le sens idéologique du terme et dirigé par un bourguibiste et destourien de pure souche : Béji Caïd Essebsi. Il faut dire que celui-ci, leader de Nidaa Tounes, n’a pas peu contribué à réhabiliter le bourguibisme en Tunisie après sa prise en main du gouvernement de transition, sa gestion des premières élections démocratiques de 2011 et les victoires démocratiques de son parti aux législatives et de lui-même aux présidentielles de 2014 auxquelles il n’était pas étranger.

Mais ceux qui ont surtout réhabilité indirectement le bourguibisme, ce sont incontestablement les islamistes. Si Bourguiba est en effet de retour en Tunisie, un retour en force même, c’est surtout grâce aux islamistes et à la classe politique actuelle. Il a fallu tout l’amateurisme politique des islamistes au pouvoir depuis 2011, il a fallu que les islamistes touchent à l’identité tunisienne, qu’ils portent atteinte aux grands acquis de la modernité sociale pour que les Tunisiens se mobilisent et se rassemblent de nouveau autour de l’aura bourguibienne, et pour que la machine bourguibo-destourienne se remette en marche.

Jamais les Tunisiens n’ont été aussi divisés que lorsque les islamistes sont arrivés au pouvoir, alors même que la révolution les a plus que jamais réunis. Les islamistes ont, en quelques mois au pouvoir, introduit une nouvelle Fitna al Kobra (la grande discorde), pire que celle des premiers temps de l’islam, entre sunnites et chiites. Il s’agit cette fois-ci d’une discorde entre musulmans authentiques et faux musulmans, entre croyants et incroyants (kuffârs), tièdes et athées, des distinctions qu’on pensait périmées dans la vie des Tunisiens, dont l’islam, zeitounien et malékite, est culturellement soft. Un islam modéré, bien gardé jusque-là par les anciens cheikhs beldiya (tunisois), authentiquement savants en islam, qui ont fait les années de gloire de l’université zeitounienne.

Jamais une figure politique, dans la phase hystérique de la transition, n’a autant réuni moralement, philosophiquement et politiquement les Tunisiens que Bourguiba. Il les a réunis contre le spectre de l’islamisme rampant. Société civile, partis politiques, syndicat (UGTT), médias, et même les jeunes qui ne l’ont pas connu et qui commencent à le redécouvrir : tous ces acteurs sont attachés aux acquis modernes de la Tunisie qu’un « parti-secte » au pouvoir, représentant le tiers des électeurs, a tenté de remettre en cause au motif de son élection démocratique en 2011.

À ce jour, Bourguiba ratisse même plus large que dans le passé, au niveau des courants politiques qui appuient sa mémoire. Derrière lui, on trouve aujourd’hui, outre les Destouriens, les libéraux, les nationalistes, les anciens communistes, les anciens révolutionnaires, les socialistes, les centristes, certains youssefistes. Même des anciens prisonniers politiques sous son règne le défendent aujourd’hui avec beaucoup de conviction. Bourguiba est devenue la marque déposée de l’identité des Tunisiens. Surtout qu’en cette période post-révolutionnaire trouble, le besoin d’un zaïm (ndlr : chef en arabe) s’est fait ardemment ressentir. Son ombre plane sur la Tunisie en même temps qu’elle occulte les personnalités politiques de la transition. De même que le Tunisien a beau être athée, il vit dans une société culturellement musulmane, de même qu’il a beau ne pas avoir vécu sous Bourguiba, ou ne pas être aujourd’hui bourguibiste, il ne vit pas moins dans une société façonnée par le bourguibisme de fond en comble. La « tunisianité » d’aujourd’hui semble être incarnée plus que jamais par la personnalité de Bourguiba, l’animal politique.

Les Tunisiens semblent tout pardonner à Bourguiba en la circonstance. On lui pardonne d’avoir été non-démocrate, d’avoir théorisé le parti unique ou d’avoir persécuté l’opposition laïque, les youssefistes et les islamistes. On lui pardonne aussi son narcissisme ou « l’inflation du moi », comme disait éloquemment la journaliste Françoise Giroud. Il disait que la Tunisie était trop petite pour lui mais les Tunisiens préfèrent garder de lui les acquis essentiels, les valeurs, les réformes profondes, la modernité sociale et éducative, le planning familial, le libéralisme des mentalités et des attitudes sociales. Garder le libéralisme de fond, celui qui a permis de rompre avec l’archaïsme. Certes, il faut le reconnaître, Bourguiba fut un paradoxe. Lui qui a cumulé plusieurs configurations de liberté dans sa vie et dans son combat politique : avocat, journaliste, laïc, moderniste, intellectuel, combattant pour la libération de son pays, défenseur des droits des femmes, lecteur des penseurs humanistes de l’Antiquité, toutes des configurations favorables à la liberté de parole, à la liberté d’être et à la liberté d’action, pourquoi n’a-t-il pas été favorable à la liberté politique de son peuple ?

Les Tunisiens semblent s’accrocher malgré tout à l’exception bourguibienne. On préfère reconnaitre les exceptions par rapport au monde arabe et musulman qu’il a su introduire : l’exception des droits et libertés des femmes dans une région encore imprégnée de traditionalisme, l’exception laïque dans une terre encore imprégnée de religiosité islamique, l’exception d’un régime civil, dans une région ne connaissant d’autre alternative qu’entre les régimes religieux ou militaires. Bref, on préfère garder de lui l’édification d’un État moderne, au sortir, faut-il le souligner, d’un sous-développement et d’une colonisation insupportables.

 

* Hatem M’rad est professeur agrégé de science politique à la Faculté des Sciences Juridiques, Politiques et Sociales de Tunis, Université de Carthage. Il est président-fondateur de l’Association Tunisienne d’Études Politiques (ATEP), et membre élu du Comité Exécutif de l’International Political Science Association (IPSA-AISP). Il est responsable du master de science politique et Directeur de l’Ecole doctorale. Il est l’auteur de Place de la procédure dans la diplomatie de conférence (CPU, 2001) ; L’opinion publique mondiale (CPU, 2006), Libéralisme et Adversité (CPU, 2008), Libéralisme et liberté dans le monde arabo-musulman (Les Cygnes, Paris, 2011; Nirvana, Tunis 2012), Tunisie : de la révolution à la Constitution (Nirvana, 2014), Le déficit démocratique de l’après-indépendance (Nirvana, 2014).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s