Libye : une course contre la montre

par Hervé Pugi.

Pendant que les puissances occidentales tentent de traiter le mal en Irak et en Syrie à coup de bombes, le cancer Daech est en train de métastaser du côté de la Libye. Encore contenue, la tumeur terroriste réclame de toute urgence un remède approprié, sous peine de voir ce pays dépérir un peu plus encore. Nous sommes allés à la rencontre de jeunes libyens.

« La situation se dégrade clairement. Daech gagne en nombre aussi bien qu’en puissance. » Voilà les faits tels qu’ils sont perçus par une ancienne journaliste qui n’a rien perdu de ses réflexes professionnels. Fatim R. précise : « Tout le monde est inquiet, les Libyens comme les étrangers encore présents dans le pays.  Personne ne tient à voir sa ville se transformer en une nouvelle Syrte. Près de 700 familles ont pris la fuite et toutes vivent désormais dans une grande misère. Ils considèrent toutefois que c’était la meilleure décision à prendre. »

Pourtant, celle qui est aujourd’hui attachée à une administration tient à mettre les choses au clair : « Les membres de Daech ? Ce ne sont pas de vrais islamistes, pas plus que des partisans de Kadhafi et de sa famille comme on l’entend parfois. Ce sont principalement des étrangers : des Soudanais, des Tunisiens, des Yéménites, des Nigérians, des Éthiopiens… Il y aussi quelques Libyens, bien entendu, qui suivent l’État islamique soit pour l’argent soit parce qu’ils se sont fait laver le cerveau dans les mosquées de Syrte ou dans quelques-unes de Tripoli. »

Au niveau des responsabilités, son camarade Mohamed F. ne manque pas pour sa part de pointer du doigt « le conflit entre les gouvernements de Tripoli et de Tobrouk » qui a permis à Daech « de s’installer et de croître ». Le tout en bénéficiant d’alliances, notamment du côté de Benghazi, avec certaines factions de l’opération Aube de Libye. Une union de circonstance contre un ennemi commun : l’Armée nationale libyenne conduite par le général Haftar. Pour autant, Mohamed estime que les autorités post-révolution ont sous-estimé le problème alors qu’il n’était encore qu’un épiphénomène : « Le gouvernement a alors rejeté l’idée même de l’existence de Daech sur le sol libyen, explique agacé le trentenaire, il a prétexté que c’était là une ‘invention’ d’Aube de Libye. Un piège visant à éloigner ses forces loin de Tripoli pour pouvoir s’emparer de la capitale ». Une erreur de jugement ainsi qu’un sentiment de défiance que l’ensemble des Libyens paie chèrement aujourd’hui.

De même, les pays de la communauté internationale impliqués dans la chute du régime de Kadhafi n’échappent pas à la critique. Pour Ziad L., agent dans une mission diplomatique, aucun doute, « les puissances occidentales auraient dû mettre sur pied un gouvernement d’union nationale dès 2011 avec l’appui d’une puissante aide militaire sur le terrain ». Ce Tripolitain pure souche l’affirme haut et fort : « Les élections de 2012 étaient une grosse erreur. Le pays sortait d’une révolution, l’instabilité prédominait, nous faisions face à une multitude de groupes armés hors de tout contrôle, ce n’était pas le bon moment. »

De toute évidence, la coalition internationale a fait preuve d’une impardonnable légèreté dans la finalisation du dossier libyen. « Il aurait fallu désarmer ces factions, créer une puissante force armée et que les étrangers assurent – au moins temporairement – la sécurisation de la Libye », renchérit ce diplômé qui refuse pour l’heure toute idée d’exil. Reste maintenant à rattraper les errements d’un passé encore bien présent. Warda S. ne voit qu’une seule solution : « Une intervention militaire étrangère, comme en 2011. Même si ce ne sont que des frappes aériennes en coordination avec de sérieuses opérations sur le terrain conduites par des forces libyennes. »

Bien que cette infirmière de formation avoue « ne pas être généralement convaincue par ce genre de pratique. Surtout lorsqu’il s’agit de lutter contre des terroristes. Je crains toutefois qu’il n’y ait guère d’autre solution pour retrouver une certaine stabilité ». Alarmiste ou simplement réaliste, elle soutient qu’il faut agir maintenant… « si ce n’est pas déjà trop tard ! La lutte contre le terrorisme est malheureusement devenue la priorité pour la Libye. À trop tarder, le pays finira par s’effondrer ! »

(NDLR : reportage réalisé avant la formation du gouvernement d’union nationale)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s