Hassan Ahmed Yusuf : « Le Somaliland est un modèle »

entretien par Hervé Pugi.

Hassan Ahmed Yusuf est directeur du Département politique au ministère des Affaires étrangères et à la coopération internationale du Somaliland. Il nous explique les spécificités de son pays, en quête d’une légitime reconnaissance. Premier volet.

Scribouille : La Somalie est confrontée à de graves troubles mais pourriez-vous nous dire quelle est la situation actuelle au Somaliland ?

Hassan Ahmed Yusuf (H. A. Y.) : Au Somaliland, la paix, l’ordre et la stabilité règnent. Nous sommes en pleine période d’inscription sur les listes électorales en vue des élections présidentielle et parlementaires de 2017 et, de manière générale, l’Etat a réalisé de beaux progrès. Notre préoccupation actuelle est essentiellement liée à la grave sécheresse qui affecte pas moins de 40 % de la population dans de nombreuses régions.

Scribouille : Qu’est-ce qui, à vos yeux, justifierait que le Somaliland devienne le 55e Etat du continent africain ?

H. A. Y. : Il faut se souvenir que, avant de s’unir à la Somalie, le Somaliland avait obtenu son indépendance pleine et entière des Britanniques le 26 juin 1960. 34 pays, dont les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, avaient alors reconnu l’indépendance de notre pays. Le peuple du Somaliland avait l’intention de prendre part à la création de la Grande Somalie, en parfaite harmonie avec nos frères somaliens. L’expérience s’est avérée totalement négative ! La fusion s’est faite de notre plein gré mais la sécession nous a coûté trop de vies humaines. Pour chaque citoyen du Somaliland, la question de l’autodétermination apparaît comme un droit fondamental. Nous avons donc réalisé un référendum en 2011, lequel a abouti à un résultat de 97 % en faveur d’un Somaliland indépendant.

De fait, le Somaliland possède tous les éléments de souveraineté et d’une structure étatique. Nous avons cette Constitution, très largement adoptée en 2001, un gouvernement élu et toutes les caractéristiques et valeurs de souveraineté. L’accord d’union entre le Somaliland et la Somalie était « informel ». Le fait est que l’unification n’a pas été ratifiée par les deux parlements. De là provient notre légitimité à regagner notre indépendance aux dépends de la Somalie.

Sur un autre plan, nos deux pays ne seraient pas les premiers à connaître une scission. Il y a d’autres cas dans l’histoire dont le plus récent est à trouver en Afrique avec la partition du Soudan du Sud. Nous avons repris notre destin en main en 1991. Le Somaliland mérite une juste reconnaissance en devenant le 55e Etat d’Afrique. Nous avons aujourd’hui parcouru un tel chemin, sans l’aide de la communauté internationale, qu’il est désormais inenvisageable pour nous de revenir en arrière.

Scribouille : A quoi ressemble au juste la vie politique au Somaliland ?

H. A. Y. : Nous sommes une république démocratique de type présidentiel dans un système multipartite. Le président et le vice-président sont élus et c’est au chef de l’Etat, en tant que chef du gouvernement et conformément à la Constitution, de nommer les membres, extérieurs au Parlement, du Conseil exécutif. Nous avons, bien évidemment, une séparation des pouvoirs entre législatif, exécutif et judiciaire. Les différents mandats – président, vice-président, parlementaires et élus locaux  – sont valables 5 ans. En cas de report d’un rendez-vous électoral, le consensus est recherché pour régler la question selon les règles constitutionnelles.

Par ailleurs, nous comptons à l’heure actuelle trois partis politiques. Il faut en outre savoir que tous les dix ans il est possible d’enregistrer de nouvelles formations. Cela en application de la Regulation of the Political Parties Registration Law, liée au Code of Conducts for Political Parties.

La vie législative, pour sa part, est régie par un parlement bicaméral avec, d’une part, une Chambre des représentants et, de l’autre, une Chambre des Sages. Chacune compte 82 sièges. La première est le principal corps législatif de l’Etat alors que la seconde a pour but de superviser et de réviser une grande partie des lois passant devant la Chambre des représentants, à l’exception de ce qui touche au financier. Les Sages s’intéressent en revanche plus particulièrement aux sujets relatifs aux questions religieuses, culturelles ou traditionnelles. La sécurité fait également partie de leur prérogative. Ils sont choisis de différentes manières, toujours selon la Constitution, pour un mandat de 6 ans.

De fait, si on compare avec bien des Etats en Afrique et même ailleurs dans le monde,  le Somaliland est un véritable modèle de transformation démocratique, de respect des droits de l’homme, de libre expression et d’Etat de droit. Des études ont d’ailleurs été produites sur notre système politique, sur notre Constitution, sur nos progrès ou la stabilité du Somaliland. Pas moins de cinq élections démocratiques directes se sont tenues depuis 2002. 50 observateurs, venus de 17 pays, ont même assisté aux dernières élections municipales en 2012. Leurs conclusions ont été positives.

Scribouille : Sans reconnaissance internationale, le Somaliland est exclu des circuits financiers internationaux. Quelles sont les ressources de votre pays ?

H. A. Y. : Nous manquons cruellement de financements de la part d’investisseurs étrangers et de l’aide internationale peut recevoir tous pays reconnu. Reste que le Somaliland a de nombreuses ressources naturelles, dont la grande majorité reste inexploitée. Je parle de minéraux, de pétrole, de terres vierges et l’environnement approprié qui va avec. L’activité de l’élevage représente à elle seule 60 % de l’économie tout en employant 70 % de la population active. C’est là notre point fort, en matière d’exportation, pour acquérir des devises fortes.

Le Somaliland possède également un port stratégique, Barbera. Il a son importance en matière d’import et d’export. Pas seulement pour nous mais aussi pour notre voisin, l’Ethiopie. Malheureusement, malgré nos 850 kilomètres de côte, le secteur de la pêche ne se développe pas du fait du manque d’investissements. Dans le même temps, nous recevons une aide précieuse de la part de notre diaspora qui participe pleinement sur le plan économique et politique. Chacun a accès à un marché libre qui voit le nombre de petites et moyennes entreprises augmenter.

Scribouille : Quelles relations entretenez-vous avec vos voisins régionaux comme la Somalie, l’Ethiopie, Djibouti mais aussi avec la communauté internationale ?

H. A. Y. : Nous entretenons des liens étroits avec les autres pays. Nous coopérons conjointement sur les questions de sécurité et d’immigration. Certains d’entre eux sont même des partenaires importants en matière de commerce. Nous encourageons les collaborations, que ce soit dans les domaines économique, social, culturel et politique. Ce qui nous a conduit à adopter dans le temps des protocoles d’entente avec différents pays.

Nous possédons également des représentations diplomatiques en Ethiopie, à Djibouti, au Kenya et dans d’autres pays, dont certains ont ouvert en retour des missions au Somaliland. Nous espérons voir ces échanges diplomatiques s’accroître dans le futur avec d’autres Etats d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’ailleurs. Il faut d’ailleurs préciser que nous sommes en contact avec l’Union africaine, l’Union européenne et certains membres des Nations unies. Je pense à la Grande-Bretagne, la Norvège, les Pays-Bas, la Suède, la Belgique, la France, l’Allemagne ou les Etats-Unis. Sans oublier des pays arabes comme les Emirats arabes unis et le Koweït. Notre coopération avec le monde extérieur est en nette amélioration. Beaucoup d’agences de l’ONU et d’ONG sont d’ailleurs désormais basées au Somaliland et opèrent dans différentes zones, en accord avec notre Plan national. Je peux même affirmer que ces organisations, comme les investisseurs, les médias, les chercheurs ou les touristes qui nous rendent visites apprécient leur séjour au Somaliland.

Scribouille : Diriez-vous que, au regard du contexte régional, le Somaliland est une chance pour la Corne de l’Afrique ?

H. A. Y. : C’est effectivement le cas. En l’état actuel, malgré l’absence de reconnaissance, le Somaliland a de facto un rôle crucial et apporte son entière contribution à la sécurité régionale. Ce qui est d’une importance stratégique en matière d’intégration régionale ou de développement. Ce serait plus encore l’intérêt de tous dans la Corne de l’Afrique que le Somaliland soit reconnu.

Scribouille : Dans quel domaine le Somaliland doit-il encore progresser ?

H. A. Y. : Notre priorité est évidemment d’obtenir une reconnaissance afin d’ouvrir la voie à une coopération globale. Ceci dit, le gouvernement a lancé le National Development Plan ainsi que Somaliland Vision 2030 pour répondre aux besoins dans tous les secteurs essentiels : économie, social, environnemental, infrastructure, gouvernance et sphère politique. Notre politique étrangère doit de fait accentuer la promotion d’une coopération régionale et internationale afin de contribuer à ces démarches. Vous savez, nous sommes désormais indépendants depuis 25 ans. Nous avons dû nous nous reconstruire après les dévastations massives, les destructions et les déplacements de population connus. Cela sans la moindre aide, ou si minime, provenant de l’extérieur. Nous avons le savoir-faire et l’expérience de ceux qui ont traversé des moments difficiles. Alors, clairement, nous n’avons aucune crainte quant au futur !

Scribouille : Le scénario d’une nouvelle réunification avec la Somalie est-il envisageable dans le futur ?

H. A. Y. : Cela n’arrivera pas ! C’est un rêve mort ! Notre avenir est d’être deux voisins ayant d’autres préoccupations communes que cette question. Nous appelons la communauté internationale à appuyer le dialogue lancé par le gouvernement turc entre le Somaliland et la Somalie. Nous pensons qu’une séparation serait profitable pour les deux parties et pour toute la corne de l’Afrique. La communauté internationale devrait donc évoluer sur le sujet et nous soutenir dans une démarche qui a déjà connu des précédents semblables.

Scribouille : Justement, comment expliquez-vous que, près de 25 ans après votre proclamation d’indépendance, la communauté internationale puisse continuer à vous tourner le dos ainsi ?

H. A. Y. : Le travail de sensibilisation porte ses fruits année après année. Cela s’observe notamment sur la dernière décennie. La communauté internationale a appris à faire la différence entre Somalie et Somaliland. C’est un point positif et c’est le résultat d’un long travail consistant à tisser des liens avec de nombreux pays. La stabilité, la paix, les élections démocratiques et les progrès réalisés, tout seul dans notre coin, ont grandement attiré l’attention. Certains de ces pays nous ont appelé à entamer un dialogue avec la Somalie alors qu’il y règne une anarchie et un chaos sans fin depuis tant d’années. Sans non plus avoir, il faut le dire, d’interlocuteur crédible en face. Nous restons toutefois très optimistes. L’avenir est à une prochaine reconnaissance !

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