Les Arabes, leur destin et le nôtre

par Hervé Pugi.

Les Arabes, leur destin et le nôtre. On a connu titre plus accrocheur. Plus vendeur surtout. En particulier par les temps qui courent où il suffit d’apposer sur une couverture un certain acronyme, désormais sinistrement célèbre, pour encombrer les têtes de gondole de nombreuses librairies. Pourtant, à y regarder de plus près, Jean-Pierre Filiu a opté pour un titre d’une rare pertinence. Son ouvrage s’inscrit effectivement pleinement dans l’actualité, les actualités en fait, du monde arabe.

Une sphère bien plus plurielle que ce que veulent bien dire tout ceux qui aiment à présenter le terrorisme, l’islamisme, le nationalisme ou la dictature comme des « spécificités », pour ne pas dire des « spécialités », locales.

Loin de se jeter dans un quelconque plaidoyer rageur, Jean-Pierre Filiu démystifie ces idées reçues en déroulant sereinement le fil d’une l’histoire jalonnée de promesses non tenues et d’espoirs trahis. Depuis si longtemps effectivement, leur destin à eux a été lié au nôtre. De force tout d’abord. Faisant fi de la volonté farouche des Arabes « de façonner une vision des Lumières qui leur soit propre, enracinées dans une langue, une culture et une fierté nationale », l’Occident opposera son paternalisme colonial. Et tant pis pour les partisans de la Nahda (Renaissance en Arabe) – mouvement de promotion des Lumières arabes « librement inspirées de l’Europe sans pour autant lui être inféodées » – qui avait fait naître l’espoir chez ces peuples de pouvoir disposer d’eux-mêmes, selon le grand principe humaniste édicté au sortir de la Première Guerre mondiale.

Las, France et Grande-Bretagne en tête, l’Occident n’aura de cesse de briser la « dynamique modernisatrice » de cette « entreprise multiforme d’émancipation intellectuelle, d’affirmation nationaliste, d’aggiornamento islamique, de développement économique, de rationalisation administrative et d’avancées institutionnelles ». Le tout à une époque où, le professeur à Sciences Po Paris fait bien de le rappeler, les approches « nationalistes » et « islamistes » ne souffraient pas encore de « rigidités binaires ». Une simple précision que cela ? Bien au contraire. Loin de se contenter de déverser un flot discontinu de savoir, l’écueil habituel de bien des « sachants », Jean-Pierre Filiu dans un récit historique d’une grande fluidité, certes non exhaustif (et le quidam peut l’en remercier), s’attache à recadrer par de petites touches un cadre géopolitique en constante évolution depuis la chute du califat ottoman.

Difficile à la lecture des événements actuels de ne pas penser que ce sont là de sinistres « protecteurs » que ceux qui ont tiré des traits sur des cartes, fondé des Etats et instauré des pouvoirs sans grande légitimité. Savaient-ils seulement qu’ils amorçaient par là de véritables bombes à retardement ? Quelle ironie d’ailleurs d’apprendre que, voilà un siècle de cela, c’est bien l’Arabie Saoudite qui tirait « les plus grands bénéfices du déni européen du droit des peuples arabes à l’autodétermination ». Un Etat « fondé sur une idéologie anti-Nahda, le wahhabisme. » On connaît la suite…

Peu importe la période traitée finalement, un même sentiment – forcément désagréable – se fait ressentir à chaque chapitre : celui que leur destin se joue depuis trop longtemps autour d’une table. Pas forcément une table de négociations d’ailleurs mais bien plus celle qui accueillerait une interminable partie de poker. Certains la quittent, d’autres s’y installent et, pour rafler la mise, chacun semble prêt à abattre ses cartes avec un rare cynisme. Celle des islamistes contre ces Etats arabes « identifiés à l’empire soviétique » puis celle des « cliques dictatoriales », qui « ont frustré les peuples du fruit de leurs combats », contre cette nouvelle menace qu’est le terrorisme. Deuxième Guerre mondiale, indépendances ou guerre froide, l’histoire s’étire page après page avec son lot de rebondissements et de retournements conjoncturels.

Une autre grande force de cette étude réside d’ailleurs peut-être, sûrement en fait, dans le traitement de ce récit historique. La tonalité générale, il faut  bien le reconnaître, n’est pas sans rappeler les cours magistraux. Loin de rendre indigeste le tout, ce pur académisme apporte pourtant un cadre indispensable. Salvateur même tant le monde arabe regorge de pièges et de fantasmes depuis toujours et jusqu’à présent.

Preuve en est : on ne s’intéresse aujourd’hui toujours aux Arabes « que pour veiller à la stabilité des “régimes” qui les oppressent ». Entre nouvel ordre mondial et guerre globale, les Arabes ont eux bien « compris dans une immense souffrance que le droit, c’est pour les autres, ou pire c’est le droit du plus fort ». Ce sont pourtant eux qui « vont renouer avec la dynamique de la Renaissance et, à la stupéfaction générale, se soulever pour leurs droits ». Preuve que, malgré la barbarie de quelques-uns, il n’y a pas de fatalité.

(Les Arabes, leur destin et le nôtre, Jean-Pierre Filiu – Editions La Découverte)

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