Libye : Algérie/Égypte, la grande incompréhension…

par Hervé Pugi.

L’axe Alger/Le Caire, voilà un pivot important qui pourrait contribuer à sortir la Libye, soumise à mille interférences extérieures, de l’ornière. Le problème c’est que l’Algérie et l’Égypte ne sont pas franchement branchés sur la même longueur d’onde. Le plus ennuyeux est que les positions de ces deux pays majeurs dans la région paraissent pour l’heure inconciliables. Le plus dramatique est que ce sont les Libyens qui en paient le prix… Explications.

Fraîchement élu à la présidence, c’est à l’Algérie que le président Abdel Fattah al Sissi réservera son premier déplacement à l’étranger le 25 juin 2014. Pas un hasard à en croire le nouvel homme fort de l’Égypte : « Nous avons beaucoup de sujets de préoccupation communs avec l’Algérie. Nous avons le problème du terrorisme sur lequel nous voulons coordonner nos positions. Nous avons le problème de la Libye. » De fait, les deux pays partagent une longue frontière commune avec ce pays plongé en pleine guerre civile depuis la chute de Mouammar Kadhafi (et la gestion calamiteuse par ses « libérateurs »). Une menace sécuritaire majeure dans une région particulièrement fragile. La Tunisie peut en témoigner…

Tout laissait présager une coopération fructueuse entre le maréchal reconverti et un pays où l’armée constitue un pilier central du pouvoir. À tel point que certains, dans les chancelleries occidentales, se sont (un peu vite) frottés les mains de cette alliance en devenir. « Nous tout là-haut, eux là en bas à faire le sale boulot et notre chère Libye sera vite pacifiée », voilà ce à quoi ils songeaient discrètement mais dont ils rêvaient si forts ! Jean-Yves Le Drian, alors ministre français de la Défense, n’avaient-ils pas appelé ces pays fin 2015 « à prendre leurs responsabilités en Libye ? » Deux années se sont écoulées et ce scénario n’est plus envisagé que par les naïfs. L’Algérie et l’ Égypte se toisent respectueusement mais semblent désormais ne plus se parler que pour constater leurs différends, nombreux et profonds.

Doctrinal tout d’abord. Pour les autorités algériennes, malgré quelques entorses dans l’histoire, pas question de revenir sur les sacro-saints principes de non-ingérence et de non-intervention militaire hors des frontières nationales. Tout le contraire ce cette Égypte au discours volontiers va-t-en-guerre qui trépigne d’en découdre avec tout ce que cette turbulente voisine compte de Frères musulmans en Tripolitaine. Ajoutons à cela la réalité géopolitique d’un pays, passerelle naturelle entre Maghreb et Machrek, soumis à mille tensions. Confrontée à l’est à la branche locale du groupe Etat islamique, l’Égypte n’entend pas laisser prospérer une quelconque menace islamiste à sa frontière occidentale. Voilà là l’une des explications du soutien plein et entier apporté par Le Caire au gouvernement de Tobrouk et surtout à Khalifa Haftar. Nous reviendrons sur le cas du général…

De fait, demander – avec une fausse naïveté – à un haut-responsable de la diplomatie algérienne, comment comprendre l’intransigeance égyptienne vis-à-vis des islamistes de Tripoli alors que d’autres s’en accommodent conduit à une réponse désarmante de simplicité : « regardez donc une carte… » Comprendre par là que le président Sissi voit dans la Cyrénaïque, région orientale de la Libye, une zone tampon qui la protège d’éventuelles infiltrations terroristes. Celle-ci doit tenir coûte que coûte s’élargir toujours plus vers la pacifique Tunisie et l’inébranlable Algérie. Les décideurs algériens, justement, sont eux confrontés à une autre réalité. La situation sur le terrain n’offre guère d’autre alternative qu’à faire preuve d’un certain pragmatisme. Recevoir un Abdelhakim Belhadj (introduit par le Tunisien Rached Ghannouchi), quoi qu’on en pense et quoi qu’on en dise, revient à s’assurer le soutien des mouvements islamistes libyens les moins obtus pour endiguer les franges les plus extrémistes, donc les plus dangereuses.

De là à affirmer que ce dialogue est imposé par les seules circonstances serait toutefois faire fausse route. L’Algérie a effectivement appris avant tout le monde, dans la douleur et de manière tragique, les atrocités de l’extrémisme islamiste. Si les autorités ont mené (et mènent encore) une lutte sans pitié contre AQMI et ses acolytes, celles-ci ont également compris que le seul paradigme militaire ne peut suffire pour sortir d’une telle crise. En somme, comment pourrait-on bâillonner un pan entier de la société sans nourrir ressentiments et colères ? Quitte à agacer, il faut le dire et le répéter : l’islam politique n’est pas une option mais une nécessité, à condition que ses tenants respectent les règles démocratiques. Alger l’a vite réalisé et, dès le milieu des années 90, a favorisé l’émergence de partis politiques « religieux ». Autant par souci d’offrir une représentativité à une partie de sa population que pour contrebalancer la parole salafiste introduite par le Front islamique du salut. Loin de suivre cet exemple, Abdel Fattah al Sissi restera lui encore longtemps celui qui a renversé le seul président, aussi médiocre fut-il, démocratiquement élu de l’histoire de l’Égypte. Dans le sillon de « sa » révolution, procès de masse, arrestations arbitraires et exécutions se succèdent. En tout cas, dans les rangs des Frères musulmans. Les salafistes proches de l’Arabie Saoudite n’ayant eux que peu de soucis à se faire ! Peu importe au final que cette logique d’éradication soit – à court, moyen et long terme ! – une aberration politique aux conséquences catastrophiques. Toutes ces considérations de politique intérieure se retrouvent de fait pleinement dans l’approche du dossier libyen.

Une autre ligne de fracture est à trouver au niveau des relations extérieures : l’Égypte vit depuis la révolution sous perfusion saoudienne. Pas de quoi favoriser les rapports avec une Algérie qui s’est dernièrement ouvertement tournée vers le Qatar, véritable poil à gratter dans le thawb du roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud et soutien actif de nombreuses milices islamistes… à Tripoli. Dans le nébuleux univers de la géopolitique, rien n’est jamais vraiment un hasard… En outre, Le Caire –mêlant indistinctement dans son agenda sécuritaire Frères musulmans et Etat islamique – tient à remettre au goût du jour la vieille rengaine du « je suis le seul rempart contre la barbarie islamiste ». Un couplet servi à foison par tous les autocrates du monde arabe durant les dernières décennies aux complaisantes puissances occidentales…

On retrouve d’ailleurs la même verve, si peu originale, dans la bouche d’un certain Khalifa Haftar. Celui qui partage tant avec le président Sissi, à commencer par l’idée qu’un bon islamiste est un islamiste mort mais aussi le soutien intéressant et intéressé d’Ahmed Kadhaf al-Dam (le cousin de Mouammar Kadhafi), a un temps cru qu’il pourrait compter sur l’appui des fameux généraux algériens dans sa lutte. Sorti de sa retraite américaine en 2011, l’ancien général a nourri l’espoir que sa présence sur le terrain, appuyée par les aviations égyptiennes et algériennes, suffirait à faire place nette dans le pays au moment de la guerre civile. L’homme n’a pas toujours eu mauvaise presse dans les arcanes du pouvoir algérien. Placé par les États-Unis à la tête de rebelles lors du soulèvement contre la Jamahiriya, beaucoup se satisfirent de sa présence pour contrecarrer les velléités expansionnistes des plus radicaux des islamistes à partir de 2014. Seulement, comme le résume un haut-diplomate algérien, « vous ne pouvez parvenir à l’apaisement avec un élément déstabilisateur. Haftar nous est très vite apparu comme un obstacle plutôt que comme une solution. L’Algérie, sur ce dossier comme sur celui du Mali, a toujours prôné un dialogue inclusif. Là, nous sommes confrontés à une personne qui ne veut parler qu’avec ceux qui lui plaisent et tirer sur les autres… »

Pas de quoi, en revanche, ébranler la conviction d’Abdel Fattah al Sissi qui, bien qu’affirmant soutenir une solution politique pour la Libye, a bien fait comprendre au président du Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale, Fayez al-Sarraj, que le cas Haftar était non négociable ! « Le gouvernement d’union nationale c’est pour parvenir à la réconciliation », s’insurge notre interlocuteur qui s’interroge : « La stratégie de Sissi et d’Haftar n’a pas bougé d’un iota : éliminer les islamistes sans distinction ! Dans ces conditions, comment considérer l’Égypte comme un élément moteur de la résolution du conflit ? »

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