Libye : plus fidèle à sa tribu qu’à son pays ?

par Hervé Pugi.

Quel rôle pour les tribus dans la nouvelle Libye ? La question se pose alors que la communauté internationale, sa partie occidentale en tout cas, misant tout sur un fragile gouvernement d’union nationale, semble peiner à comprendre la dimension majeure que peut jouer la composante tribale dans ce pays. Pourtant, aucune transition politique ne semble pouvoir aboutir sans prise en compte de ce particularisme.

« Kadhafi était autant prisonnier des tribus que lui les manipulait ! ». Un constat effectué par Patrick Haimzadeh, ancien diplomate à Tripoli, qui résume bien l’importance, la prépondérance en fait, qu’a toujours eu la structure tribale dans la société libyenne. Il convient effectivement de réaliser que ce pays compte plus d’une centaine de tribus, dont une trentaine ont une réelle influence, représentant environ quatre millions de personnes. Avec la disparition de la Jamahiriya, plus encore qu’une seconde guerre civile ou l’émergence de la guerre civile, c’est bien à une phénomène de retrabilisation de le société auquel nous avons assisté.

L’intervention militaire menée en Libye entre le 19 mars et le 31 octobre 2011 n’aura pas seulement abouti à la chute de Mouammar Kadhafi mais bien à la destruction du peu d’Etat bâti par le « Guide » durant ses 42 ans d’un règne trop souvent jugé sans partage. Non pas que les tribus aient disparu sous Kadhafi mais le leader libyen, après avoir joué la carte du nationalisme et s’être appuyé sur la petite bourgeoisie, avait fini par se rendre à l’évidence que son pouvoir ne pourrait perdurer sans la mise en place d’une politique adaptée à une réalité locale.

Un subtil jeu d’alliances mais aussi d’exacerbation des rivalités sera instauré. En découlera une forme d’interdépendance multiforme – entre collaboration, clientélisme et chantage – entre le pouvoir kadhafiste et les tribus. La remise en cause de cet équilibre ira de pair avec l’effondrement d’un système et des logiques l’accompagnant. En l’absence d’Etat (et de sa manne), les identité primaires reprenaient le dessus. Chacun cherchant à assurer ses intérêts dans un contexte particulièrement incertain.

Les tribus n’évolueraient donc que dans un cadre du « chacun pour soi » ? Si le repli communautaire est un réflexe légitime, les chefs de ces multiples factions de la Libye ne sont pas sans savoir qu’ils n’ont de poids que lorsqu’ils arrivent à s’unir. Ainsi, l’Appel de Benghazi d’avril 2011 verra une soixantains de leaders, pas des moindres (Werfallahs, Ouled Sliman, Fezzazanas…) lâcher officiellement le régime. En août 2011, le Manifeste du Conseil tribal de Libye aura l’ambition de mettre fin aux combats pour renouer le dialogue. En mai 2015, au Caire, pas moins de 200 tribus étaient réunies pour annoncer qu’elles refusaient de négocier avec Fajr Libya. Rien d’illogique lorsque l’on répond positivement à une invitation égyptienne… En septembre 2015, une rumeur annonçait qu’un Conseil suprême des tribus libyennes aurait porté à sa tête… Seif el-Islam Kadhafi !

Loin de jouer leur partition dans leur coin, les uns et les autres tentent effectivement d’influer sur le cours politique du pays. On se souvient ainsi courant 2012 de l’initiative d’un Conseil des chefs tribaux proclamant l’autonomie de la Cyrénaïque. Une décision sans effet mais fort symbolique. Dans le grand sud, la retrabilisation a en revanche entraîné la résurgence de conflits éthniques entre Toubous d’une part et Zouwayas et Ouled Sliman d’autre part. Le tout sur fond de contrôle des ressources souterraines. Récemment, le général Ali Kana, ancien chef militaire du Fezzan, s’est impliqué pour unifier les tribus du Sud, lancées dans un guerre meurtrière et inflitrées par les groupes djihadistes.

On l’aura compris, dans cette Libye à reconstruire de fond en comble, la question de l’influence se lie à celle de l’identité. Werfallahs et Al Zouayas en Cyrénaïque, Megharahas en Tripolitaine, Kadhafas, Ouled Sliman et Fezzazanas dans le Fezzan, entre autres tribus puissantes, tout le monde veut avoir son mot à dire et le seul soutien apporté à Fayez el-Sarraj par une lointaine assemblée basée à New-York ne saurait apporter paix et stabilité. L’ONU le sait bien et Martin Kobler, comme son prédécesseur Bernardino Leon, se heurte souvent à l’intransigeance de cette composante si particulière. Plus encore alors que les alliances (intertribales ou pas) se font et se défont selon les circonstances du moment…

Pourtant, c’est un fait indiscutable, une nouvelle Libye pacifiée et prospère ne peut se faire sans les tribus. Pas simple de proumouvoir l’intérêt général dans un pays où règne l’adage : « plus fidèle à sa tribu qu’à son pays ».

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