Sanctions économiques : inefficaces…

par Hervé Pugi.

De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le recours, souvent abusif, aux sanctions économiques. Une arme qui peut devenir de destruction massive dès lors que ces mesures sont globales et maintenues indéfiniment. Un cas de figure généralement contre-productif et moralement contestable. Explications.

Les sanctions économiques sont « des instruments grossiers, infligeant souvent de graves souffrances à la population civile, sans toucher les protagonistes » ciblés. Juste un avis parmi tant d’autres. C’est en tout cas celui d’une vieille connaissance, Koffi Anan, secrétaire général des Nations unies (ONU) entre 1997 et 2006. Jugement moral que tout cela ? Pas seulement. Il existe effectivement toute une littérature en la matière qui appuie ce point de vue.

Le Economic Sanctions Reconsidered (2007) de Gary C. Hufbauer, Jeffrey J. Schott et Kimberley A. Elliott (HSE), par exemple, fait référence. Recensant 204 cas de régimes de sanctions mis en place depuis le début du XXe siècle, il permet d’apporter un éclairage précieux. Un texte réservé aux initiés. Toutefois, s’il fallait, dans un travail de vulgarisation poussé à l’extrême, ressortir une seule information de l’étude des chercheurs du Peterson Institute for International Economics, ce serait celle-ci : le taux de réussite des politiques de sanctions est bon (65 %) lorsque leurs objectifs sont « modestes », mais devient carrément insignifiant (5 %) lorsque l’aspiration principale est le règlement d’un conflit militaire, d’un litige territorial ou encore d’un changement de régime politique.

Sujet controversé dans le monde économique, chacun y va de sa critique et oppose sa propre méthodologie. Passons sur ces considérations d’experts. Robert Pape (Why Economic Sanctions Do Not Work, 1997) aboutit à un taux de réussite total, hors différents commerciaux, de 16 %. Quant à l’étude de 2012 du Targeted Sanctions Consortium, portant sur 56 épisodes de sanctions s’étalant entre 1992 et 2012, elle avance un taux d’efficacité de 13 % dès lors que l’objectif est de parvenir à un changement politique. À chacun, de son œil avisé, d’interpréter ces résultats.

Derrière les chiffres, il existe la réalité du terrain et le constat n’est finalement guère différent : « Le postulat selon lequel les sanctions ouvriraient à la société civile la possibilité de renverser un régime oppressif et impopulaire ne résiste pas à l’analyse. » C’est Tim Niblock qui l’avance dans son ouvrage Irak, Libye, Soudan, efficacité des sanctions ? Le professeur émérite en sciences politiques et spécialiste du Moyen-Orient est allé plus loin lors d’une audition devant le Conseil de sécurité des Nations unies : « Les sanctions détruisent les ferments de la démocratisation, si elle a existé, entraînent une compétition accrue pour le partage des ressources, l’accentuation des divisions et des injustices sociales, et menacent, à terme, la stabilité politique » des États visés. L’expérience tend effectivement à démontrer que des sanctions globales, illimitées dans le temps, entraînent une suite d’effets pervers, de phénomènes négatifs, voire désastreux.

Bref, l’embargo total rate en général complètement sa cible. Mises en lambeaux, les classes moyennes – souvent porteuses des aspirations démocratiques – sombrent et avec elles toute perspective d’ouverture. Laminée, l’économie tombe dans les mains des plus fortunés qui s’enrichissent de fait aux dépends des plus faibles. Certains États, jugés « voyous », en arrivent à se « criminaliser » pour contourner les sanctions, trouvant dans ces nouvelles pratiques une source juteuse de revenus dont profitent les caciques du régime. Démunies à l’extrême, les couches populaires – pour leur part – survivent par le marché noir mais se rallient surtout aux discours empreints de « victimisation » de leurs autorités. L’autre alternative est de se tourner vers les mouvances idéologiques les plus… radicales. Une porte de sortie attrayante avec les conséquences que tout le monde connaît.

Paradoxalement (ou pas), les meilleurs alliés des États frappés par les sanctions économiques, dans de nombreux cas, sont… les multinationales. Cet autre théâtre des opérations qu’est le monde des affaires n’a effectivement pas l’habitude de s’embarrasser de considérations morales. Un pays tiers exclu, de manière unilatérale qui plus est, est un marché perdu pour les entreprises du pays émetteur avec « des pertes sévères » à la clé mais aussi une dépréciation certaine de « leur réputation et de leur fiabilité » rapporte HSE. Un immense travail de sape des mesures coercitives (envisagées puis établies) s’effectue généralement de la part de puissants lobbies industriels.

D’autant que, c’est bien connu, la nature a horreur du vide et, hors de toute alliance politique, les candidats sont nombreux à pouvoir le combler. Plus encore lorsque la contrée concernée regorge de ressources naturelles particulièrement convoitées. Ainsi, « les sanctions peuvent créer leurs propres antidotes » nous apprend encore Economic Sanctions Reconsidered. Dans le même esprit, Trésor-Éco dans sa lettre de juillet 2015 précise encore que « les expériences montrent que, parfois, le coût induit sur les économies du pays adoptant la sanction a été inutilement élevé ». Inefficace envers les uns, coûteux pour les autres, on comprend dès lors que les pratiques (multiformes) des sanctions économiques fassent plus que jamais débat.

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