Les Libyens jugeront sur pièces

Arraché de haute lutte par la Mission des Nations unies en Libye, le gouvernement d’union nationale (GNA) reste de l’avis général d’une fragilité inquiétante. À Tripoli, où il a finalement pris ses quartiers après d’âpres négociations avec le pouvoir local, c’est un Fayez el-Sarraj sans grande popularité qui est scruté avec incrédulité. Dans une capitale, où il y a longtemps qu’il ne fait plus bon vivre et où certains quartiers voient leurs résidents manifester régulièrement contre les différentes pénuries, on veut des résultats et… vite ! Qu’on se le dise, plus que terrasser le groupe État islamique à Syrte, l’unité nationale dépendra de la capacité des nouveaux dirigeants à répondre aux attentes des Libyens.

Grosse fatigue à Tripoli. Difficile de parler de gueule de bois. Pas franchement dans la culture locale et surtout, cinq années après la liesse, l’ivresse a eu largement le temps de retomber. Il suffit de parler avec Nadia E. Cette Tripolitaine, qui s’entasse avec une douzaine de personnes dans un trois pièces en périphérie de la capitale, lâche un soupir et concède, abattue, qu’elle est « fatiguée… fatiguée… fatiguée… » Ses proches n’ont pas besoin de parler. Le même sentiment se lit sur leurs visages. Difficile pour la jeune femme de savoir par où commencer sa liste de doléances… Il y a l’insécurité bien sûr, même si le terme paraît bien faible au regard de la situation : « Il n’y a pas une semaine sans que quelqu’un soit enlevé par des inconnus ou arrêté arbitrairement par des milices. Pas une semaine sans des combats ici ou des tirs là. Tripoli, c’est devenu le Far West mais sans shérif ! » Tout le monde acquiesce d’un hochement de la tête.

Khaled B. partage cette exaspération. Sans vraiment s’arrêter sur les problèmes de violence, « ça c’est rien », ce trentenaire n’a pour sa part pas de mal à énumérer les problèmes qu’il rencontre au quotidien : « Pas d’électricité, pas d’eau, pas de gaz, pas d’argent dans les banques ! » Une référence aux nombreuses pénuries qui affectent régulièrement la capitale. Le truculent personnage de s’insurger : « Qu’est-ce qu’il est devenu le pognon ? Qui l’a pris ? Il y en avait plein les banques sous Kadhafi ! » Non pas que Khaled B. regrette l’époque de la Jamarahiya, il s’est lui-même battu en 2011, c’est juste qu’il a la furieuse impression que « sa » révolution, « leur » révolution, a été confisquée. Par qui ? Pour ce mécanicien, peu importe, il renvoie dos à dos tous ceux qui comptent, qui nuisent surtout, à la Libye en entonnant le refrain du tous pourri ! Puis, répondant tout seul à sa propre question, il avance avec autant de dégoût que de colère : « L’argent, il faut aller le chercher dans les milices. Ce sont les seuls employeurs qui paient encore. Ils le sortent où d’après vous ? »

Les Libyens n’en peuvent plus. Surtout, les Libyens ne veulent plus de ces guéguerres intestines, de ces « armées mexicaines » qui luttent côte à côte un jour pour mieux se tirer dessus le lendemain, de cette vie faite uniquement de sacrifices alors qu’il leur avait été promis démocratie, paix et prospérité. « La Libye n’a pas tant besoin de l’OTAN ou d’armes que d’aide alimentaire et de médicaments. Daech, c’est 3 000 personnes en Libye mais ce sont des milliers de Libyens qui vont mourir de faim et de manque de soins », s’inquiète Nadia. Une présentation de la réalité qui interpelle forcément de l’autre côté de la Méditerranée. Lorsque les experts poussent des cries d’orfraie en évoquant cette Libye ravagée, livrée au chaos et à la merci du groupe État islamique, les principaux concernés apportent quelques nuances salutaires.

Pour Khaled, « il n’y a que quelques points chauds dans le pays où ça bataille sévère mais la majeure partie du pays vit dans le calme et surtout subit le vide au sommet de l’État ». Même discours chez Nadia et même impression d’abandon alors que le pays n’a jamais eu autant de « représentants » ! Un Conseil présidentiel installé par la communauté internationale, auquel s’est plus ou moins rallié le Congrès général national de Tripoli, qui le soutient autant qu’il le menace, mais aussi une Chambre des représentants à Tobrouk, sujet au chantage d’un général qu’il a nommé à la tête de son armée mais ne peut pas démettre… Des blocs antagonistes au sein desquels chacun joue de son pouvoir de nuisance pour mieux exister. Pour l’attachée administrative, aucun doute, « personne ne veut perdre son petit pouvoir et les avantages qui vont avec. Ils n’ont pas d’autres visions pour la Libye que le bénéfice qu’eux et leurs cercles vont en retirer. Ils ont de l’argent et des armes, cela leur suffit… »

Khaled est sur la même ligne et, plein d’ironie, ose plaisanter sur ce pays où « chacun fait sa petite guerre dans son coin ». Avec les bras, il mime : « je tire un coup sur Daech, un coup sur toi ! Daech tire un coup sur moi puis un coup sur toi ! Alors, je vais encore te tirer dessus parce que toi aussi tu m’auras tiré dessus puis, s’il me reste une balle, peut-être je vais retirer sur Daech… » L’absurde effectivement porté à son paroxysme. Retrouvant son sérieux, le mécano fait la moue et partage sa perplexité quant au futur : « Sarraj c’est qui ? Derrière toutes les victoires de son gouvernement, il y a les milices de Misrata. Il croit quoi Sarraj ? Qu’elles vont ensuite rentrer à la maison sans rien demander en retour ? C’est sans fin cette histoire ! »

Nadia, pour sa part, n’accorde guère plus de crédit au personnage mais pense que « puisqu’il a été mis là par les Occidentaux, il a plus de chance de réussir ». Elle lui accorde d’ailleurs le fait « de ne pas être d’un camp ou de l’autre » mais, une nouvelle fois, son plus grand mérite est finalement d’être « celui qui a été choisi » par la communauté internationale. Avoir un président/Premier ministre « fantoche », ainsi que le qualifient ses détracteurs, à la tête du pays ne la dérange pas, elle pense même que ce ne serait pas une mauvaise chose « si la Libye était un moment gérée de l’extérieur ». Le temps, dit-elle, de s’assurer que ses dirigeants « soient là pour de bonnes raisons et que l’argent n’est pas détourné ». Surtout, précise-t-elle, « si Sarraj arrive à améliorer le quotidien des Libyens, en faisant redémarrer l’économie et en assurant leur sécurité, ils le suivront. En fait, les Libyens suivront n’importe qui capable de redonne vie au pays ».

Un point de vue plus ou moins partagé par Khaled. S’il pense pour sa part que « c’est aux Libyens de s’en sortir par eux-mêmes », il reconnaît toutefois que « tout le monde est fatigué par cette situation. Du coup, les gens se fichent de qui va leur donner des dinars, du pain et la paix du moment qu’ils l’obtiennent. Si Sarraj offre tout ça, nous le prendrons et le remercierons ». Passant la main sous le menton, il lâche « si c’est un autre, pareil… »

Hervé Pugi

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