Embargo au Soudan : l’hypocrisie doit cesser !

par Hervé Pugi.

Près de deux décennies, rien de moins, que le Soudan vit sous embargo américain. Pour quel résultat sinon enfoncer dans la plus grande misère les quelques 39 millions d’habitants de ce qui fut jadis le plus grand pays d’Afrique ? De Bill Clinton à Barack Obama, en passant par George W. Bush, les États-Unis n’ont eu de cesse de promouvoir et de perpétuer une politique de sanction clairement improductive. Il serait peut-être temps pour Washington de revoir sa stratégie…

« Ils ont commencé par nous accuser de financer le terrorisme… Ils ont ensuite parlé d’un prétendu génocide au Darfour… Ils ont réclamé que nous abandonnions le Sud. Ce qui a été fait… Maintenant, ils nous parlent du respect des droits de l’homme. Bon… » Pas besoin de beaucoup insister pour déclencher des soupirs d’exaspération chez Makkawi Mohamed Awad. L’expérimenté ministre des Transports ponctue ainsi volontiers chacune de ses diatribes par un ironique « pourquoi ces sanctions économiques ? Je ne le sais toujours pas », avant d’interpeller chaque personne qui croise son regard d’un : « Et vous, vous savez ? » À l’heure où un certain réchauffement diplomatique a permis à l’Iran et Cuba de rompre leur isolation, le Soudan paraît décidé à briser le mur de silence qui le cloisonne dans la désolation et l’oubli. Le « problème » soulevé par le concept même d’embargo réside dans le rapport entre les dommages constatés et les résultats obtenus par le régime de sanctions instauré. Plus concrètement, la question qui se pose se résume ainsi : est-il bien sérieux d’imaginer que « briser » un pays et affamer son peuple puisse être le seul moyen de le sauver du joug d’un quelconque « tyran » ? Il ne faut pas s’y tromper, le débat est là et bien là. Plus en tout cas que sur la seule personnalité d’un révolutionnaire cubain, d’un ayatollah iranien ou d’un parachutiste soudanais. Nous y reviendrons.

Est-ce faire l’apologie du président el-Béchir que d’affirmer qu’en 19 ans les seules lignes qui n’ont pas bougé (ou si peu…) sont celles du National Emergency with Respect to Sudan ? Il suffit de « creuser » un peu le sujet pour pouvoir l’affirmer. Le Soudan, soutien du terrorisme international ? Le Country Report 2014 du Département d’État américain ‒ difficile de faire plus officiel ‒ nous délivre une toute autre histoire en parlant d’un « partenaire généralement coopératif des Etats-Unis sur le contre-terrorisme. Durant l’année écoulée, le gouvernement du Soudan a continué à soutenir des opérations de contre-terrorisme pour contrer les menaces pesant sur les intérêts américains et son personnel au Soudan ».

Khartoum, grand financier de la terreur ? « Le Soudan n’est plus soumis au contrôle du Groupe d’action financière (GAFI) quant au processus de conformité AML/CFT ». Vulgairement parlant, ce communiqué de la puissante institution issue du G7 nous apprend que le pays a été retiré de la liste des pays blanchisseurs d’argent. De fait, pour les observateurs les plus avertis, voir le Soudan affiché sur cette autre liste qu’est celle des « États supportant le terrorisme », en compagnie de l’Iran et la Syrie, a quelque chose de franchement anachronique.

Les officiels américains le savent bien. Leur discours s’est de fait adapté au fil du temps. Le secrétaire d’État John Kerry, le 15 octobre 2015 à l’université d’Harvard, conditionnait ouvertement le retrait du Soudan de cette liste noire à l’évolution de la situation dans les régions du Nil Bleu, du Kordofan du Sud et du Darfour. Cherchez là un quelconque lien avec le terrorisme… Moins conciliant, un de ces collaborateurs faisait savoir qu’il n’y aurait « pas de changement fondamental dans nos relations aussi longtemps que le gouvernement soudanais mènera des guerres contre son peuple plutôt que de chercher une solution politique pour mettre fin aux conflits ». C’est là faire peu de cas du processus de Dialogue national lancé au milieu de l’automne, de la médiation menée par un panel d’experts de haut-niveau de l’Union africaine et des différents accords passés jusqu’au Comprehensive Peace Agreement de 2005. C’est également se méprendre sur le jusqu’au-boutisme de certains groupes rebelles, plus mafieux que résistants, qui agissent tels des mercenaires dans toute la sous-région et font tout pour torpiller ces quelques démarches d’ouverture, ici comme ailleurs !

Washington fait dans la surenchère. Une habitude. Stigmatisé pour avoir accueilli Oussama Ben Laden sur son sol (Khartoum aurait d’ailleurs proposé un deal pour le livrer aux autorités américaines bien avant le 11 septembre 2001), il a ensuite été demandé au Soudan d’abandonner sa souveraineté nationale sur sa riche région méridionale. Une entorse rarissime au principe majeur d’intangibilité des frontières. Un précédent aux conséquences encore insoupçonnées dans une Afrique plurielle. Nous pourrions aussi aisément évoquer cette supercherie, disons-le, que fut la question du « génocide » au Darfour sur fond de communication orchestrée par des groupuscules religieux douteux, des acteurs hollywoodiens faussement concernés et des philosophes parisiens débraillés. Il sera temps d’aborder cette question dans ses grandes largeurs lors d’un prochain numéro. La rédaction y travaille…

Alors, bien évidemment, il ne s’agit pas de faire preuve d’un angélisme béat sur le sujet. Pas question de dénier toute part de responsabilité au gouvernement soudanais dans la situation dans laquelle est plongé le pays. Les différents exécutifs ont clairement leurs torts et l’actuel a surtout mille défis à relever pour le futur sur ces thématiques majeures que sont la démocratie et les droits de l’homme. N’est-ce pas (plus ou moins) le cas pour les 53 autres pays du continent ? Pas seulement en Afrique d’ailleurs et pas uniquement dans ce que certains aiment encore à appeler le tiers-monde. Ainsi, l’Occident ne manque jamais de se parer du voile de la démocratie pour mieux masquer sa propre impudeur. Ce même voile que les États-Unis et leurs alliés secouent volontiers à la face de ceux qui refusent d’être leurs complices. Car, plus que toute autre considération, c’est bien cette dernière qu’ont retenue les locataires de la Maison-Blanche jusqu’à ce jour.

L’autoritarisme d’un régime, « cela n’a jamais dérangé Washington » analyse ainsi Doug Bandow. « Après tout, les États-Unis financent et arment l’Égypte, bien plus répressif aujourd’hui que sous la dictature de Moubarak ». Le chercheur principal du Cato Institute pointe du doigt la dénonciation des violations systématiques et flagrantes de la liberté de culte au Soudan tout en notant que « ces problèmes sont pires encore chez nos alliés que sont le Pakistan et l’Arabie Saoudite ». Doug Bandow n’est pas seulement chercheur, il fut également assistant spécial du président Ronald Reagan. A priori pas le profil le plus conciliant. Bien entendu, les travers des uns ne peuvent (ni ne doivent) justifier ceux des autres. De même, se positionner contre ces sanctions économiques, unilatéralement imposées à partir de 1997, ne signifie pas pour autant appuyer un régime. C’est juste mettre ses pas dans ceux d’un Idriss Jazairy. Le rapporteur spécial du Conseil des droits de l’homme pour les Nations unies est ainsi arrivé à la conclusion que « la réalité du terrain a prouvé que ces mesures n’ont pas d’impact négatif sur les officiels ou les élites mais sur des citoyens innocents ». Pour ce diplomate onusien respecté, aucun doute : « Le signal donné par ces mesures obligatoires est en contradiction avec les objectifs proclamés. » C’est là le sentiment que partagent avec les Soudanais tout ceux qui connaissent ce pays.

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