Fayez el-Sarraj : sauveur ou imposteur ?

par Hervé Pugi.

Sauveur ou imposteur ? C’est tout de même là une drôle de question mais ô combien légitime ! Il faut dire que l’accession le 12 mars 2016 de Fayez el-Sarraj à la tête du Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale (GNA) aura pour le moins surpris son monde. Et pour cause, dans un pays où règne la division, les hommes (prétendument) « forts » ne manquent pas. Lui fait profil bas et, devenu « roi » par la volonté de la communauté internationale, avance précautionneusement ses pions sur un damier explosif où bien des « fous » s’agitent de toutes parts.

Difficile de mettre les Libyens d’accord. Surtout autour d’un gouvernement d’union nationale. Pourtant, il y a un point sur lequel beaucoup – peu importe le camp – se retrouvent : un certain mépris (voire un mépris certain) envers Fayez el-Sarraj. De Tripoli à Tobrouk, en passant par El Beïda, vous entendrez le même refrain un brin moqueur : « Sarraj ? C’est juste un vendeur de meubles… » Une approche clairement réductrice de ce qu’est vraiment le natif de Tripoli, issu d’une prospère et respectable famille. L’une de ces grandes lignées, qui s’est notamment enrichie dans le commerce, ayant à un moment ou à un autre joué un rôle dans l’histoire du pays. Ainsi, le père Mostafa – nationaliste convaincu – est parfois présenté comme l’une des « figures fondatrices » de la Libye indépendante. D’autres de trouver ce titre un peu présomptueux pour celui qui fut tout de même plusieurs fois ministre sous Idriss 1er

 

Sarraj ou une autre… Il fallait bien quelqu’un !

Reste que dans une société très conservatrice et attachée à la notabilité, cette filiation aura son importance dans les élections de Fayez el-Sarraj au Parlement en 2012 puis en 2014. Certains, à Tripoli, parlent également, avec dédain, de « monsieur-quinze-jours » en référence au temps passé à la tête du ministère du Logement et des services publics lors du très éphémère mandat de Premier ministre d’Ahmed Miitig (du 25 mai au 9 juin 2014). Exilé à Tobrouk avec le reste de la Chambre des représentants, on ne peut pas dire que cet architecte reconverti dans les affaires sortait du lot. Entre une myriade de milices armées et quelques groupuscules terroristes, que pouvait bien valoir une telle députation ? Qu’est-ce qui a donc conduit les « décideurs », plus que les négociateurs d’ailleurs, de Skhirat à choisir Fayez el-Sarraj ? À cette question, vous n’obtenez généralement comme réponse que des moues dubitatives et des haussements d’épaules.

À bien y réfléchir, cette interrogation a-t-elle vraiment un sens ? Sarraj ou un autre, finalement… Dans un pays où les tenants (parcellaires) du pouvoir passent leur temps à se défier… Il fallait bien quelqu’un… Alors, Sarraj ou une autre… Pour être clair, l’ambition de l’Organisation des Nations unies (ONU) n’était plus, depuis quelques temps déjà, d’unifier les Libyens derrière un quelconque homme providentiel ou un projet politique commun. Non, pour l’ONU, l’urgence était à partir de novembre 2015 d’offrir un interlocuteur « stable », à défaut d’être 100 % crédible, à la communauté internationale et, plus particulièrement, à l’Union européenne (UE). Le tout dicté par l’urgence de régler son compte au groupe État islamique (EI).

L’installation à Tripoli, ce péché originel…

Sûrement que les instigateurs du GNA ont, sincèrement mais un brin naïvement, cru que la lutte contre cet ennemi commun qu’est l’EI suffirait à rassembler toutes les bonnes volontés en Libye. Que nenni ! Les différends, la défiance, plus encore les intérêts personnels, étaient bien trop importants pour espérer obtenir un quelconque front commun contre la terreur. Une erreur de jugement lourde de conséquences. Avec un certain recul, comment nier que cette approche, coupée du contexte local, ainsi que cet agenda – calqué sur les priorités de l’UE – seraient finalement plus propices à aggraver la situation sur le terrain qu’à la pacifier ? D’autant qu’il y a ce péché originel que représente la rocambolesque installation du GNA à Tripoli en mars dernier. Là encore, la volonté farouche de placer le nouveau pouvoir dans la capitale partait d’un bon sentiment. Seulement, cette démarche visant à asseoir la légitimité du nouveau pouvoir a fini par se transformer en une sorte de captivité pour Sarraj et ses camarades du gouvernement. C’est à une véritable prise d’otage dans une base navale auquel le public a assisté des semaines durant malgré les nombreuses visites officielles.

 

Un miracle avec des bouts de ficelle ?

Surtout, face à l’obstruction systématique pratiquée par Tobrouk, il aura bien fallu au gouvernement d’union nationale trouver quelques appuis pour passer à l’action. C’est à l’ouest qu’il les a forcément trouvé, à l’image des milices de Misrata, entre autres, parties à l’assaut de Syrte et de ses environs. Des succès estampillés GNA qui ne le sont pas vraiment, disons-le, et qui ne font que donner plus de poids encore à des groupes armés qui ne manqueront pas de lui présenter la note. De quoi également renforcer la méfiance, qui frise parfois l’animosité, du camp d’en face. Sarraj ne le sait que trop bien mais a-t-il vraiment le choix ? Il y a certes quelques belles victoires, comme le ralliement de la National Oil Corporation (NOC) ou le rapprochement des deux banques centrales du pays. Trop peu toutefois pour fédérer des Libyens éreintés, confrontés à la montée de l’insécurité et dont le quotidien ne cesse de se détériorer ! L’état pitoyable de l’économie n’aide évidemment pas… Dans un pays où tout est à faire (ou à refaire), la communauté internationale attend de cette nouvelle entité gouvernementale, pressurisée de toutes parts, qu’elle réalise des miracles avec quelques bouts de ficelle. Est-ce bien sérieux ? Alors, ni sauveur ni imposteur, on a envie de dire que Sarraj est une victime potentielle de plus sur l’échiquier libyen. Une jeu, à quitte ou double, qui n’amuse finalement plus grand monde !

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