La désunion africaine…

par Hervé Pugi.

Il aura fallu une semaine à l’Union africaine (UA) pour faire entendre sa voix fluette dans la crise politique gabonaise issue du scrutin contesté du 27 août. Début septembre, l’UA annonçait l’envoi « dans les plus brefs délais » d’une délégation de haut niveau à Libreville. Une initiative écartée par les autorités du Gabon pour le plus grand soulagement de bien des chefs d’État supposés faire le voyage. Une fois encore, l’institution supranationale aura montré ses limites et son incapacité à agir efficacement sur le continent.

L’Organisation de l’unité africaine (OUA) est morte mais son esprit vit toujours du côté d’Addis-Abeba (Éthiopie). Entre immobilisme et impuissance, l’Union africaine a cette fâcheuse tendance à briller par son absence lorsque l’actualité exigerait son grand secours. Le silence qui a entouré le scrutin présidentiel au Gabon a été un nouvel exemple de cette passivité douteuse. Alors que les Nations unies (ONU), l’Union européenne (UE) et les États-Unis endossaient le rôle – un brin hypocrite – d’ « empêcheurs de frauder en paix », les très respectables et éminents leaders du continent semblaient regarder benoîtement vers une toute autre direction.

Si les peuples européens se plaignent souvent que l’UE est partout, ceux d’Afrique pourraient aisément leur rétorquer que l’UA semble n’être nulle part. Il y a bien quelques médiations menées ici ou là et des actions militaires généralement initiées par l’ONU pour rappeler que la solidarité interafricaine est l’un des idéaux qui ont conduit à porter aux fonds baptismaux l’Union africaine en juillet 2002 du côté de Lusaka (Zambie). Las, loin de conduire un quelconque projet panafricain, les gouvernants de l’Afrique ont transformé l’institution en une sorte de club privé réservé aux seuls initiés du pouvoir que beaucoup estiment devoir être sans partage.

Ceux qui connaissent le continent n’ont pu que sourire à l’évocation d’une mission de médiation de haut niveau prenant la route de Libreville. Plus encore lorsque son éventuelle composition a commencé à filtrer dans la presse. Idriss Déby ou Denis Sassou N’Guesso venant faire la leçon à Ali Bongo ou expliquer la démocratie à Jean Ping, voilà qui n’aurait pas manqué de sel ! Il va sans dire que l’annonce du report sine die « pour des raisons de calendrier » faite par le ministre gabonais des Affaires étrangères Emmanuel Issoze-Ngondet a dû raisonner comme une véritable libération pour les intéressés et quelques autres avec eux…

Bien sûr, il est aisé de tirer sur une ambulance mais à qui la faute ? Au nom du nécessaire et fastidieux apprentissage de la culture démocratique, doit-on tout accepter ?  Surtout, faut-il tout renier ? Car, au final, il s’agit bien de cela. Qui, durant l’été 2004 en Éthiopie, érigea la promotion de la démocratie et de la bonne gouvernance comme objectif d’une Afrique nouvelle ? Les chefs d’État africains ! Il est d’ailleurs assez étonnant de constater que si plus de deux tiers des présents à cette époque ont lâché, d’une manière ou d’une autre, les rênes du pouvoir, la quasi-totalité des présidents d’Afrique centrale s’y accrochent encore pour leur part ardemment. José Eduardo dos Santos (Angola), Paul Biya (Cameroun), Teodoro Obiang (Guinée équatoriale), Joseph Kabila (RDC), Denis Sassou N’Guesso (Congo) et Idriss Déby (Tchad), tous étaient là. Le Gabon ? Un certain Omar Bongo présidait… Exception culturelle que cela ? Héritage colonial ? Influence de la Françafrique sur certains de ces pays ? À chacun de se faire une idée mais le constat est là : c’est tout de même à l’Afrique de prendre son destin en main.

La question se pose : jusqu’à quand l’UA continuera-t-elle à piétiner les grands principes qu’elle s’est librement donnée ? Cette impuissance chronique, ce goût pour le « minimum syndical », cette propension à accepter l’inacceptable au nom d’un particularisme que « non, vous ne pouvez pas comprendre car vous n’êtes pas Africain ! », ces travers sont autant de petites lâchetés dont les principales victimes sont, justement, les Africains. Eux qui comprennent ! Ce qu’ils ont bien saisi en tout cas, c’est que l’Union peine cruellement à dégager une politique d’ensemble, une stratégie cohérente. Pourtant, c’est bien dans ce cadre supranational que  les États africains, notamment ceux si longtemps (et encore parfois aujourd’hui) sous la coupe réglée de Paris, peuvent prétendre renforcer leur indépendance et parvenir à une réelle transition démocratique. Le néo-colonialisme n’est certes pas un fantasme, le phénomène est bien réel, mais cet argument est tout de même bien commode. Il est souvent dénoncé par ceux qui en ont largement profité ou sont tellement jaloux de ne pas (ou plus) pouvoir le faire !

Que l’Union africaine persiste dans son mutisme et son aveuglement et ce continent plein de promesses restera cette terre propice aux pillages pour tous les prédateurs, ils sont nombreux, de la planète. Si la voix de l’Afrique ne résonne pas dans les travées des Nations unies, c’est surtout et avant tout parce que l’UA déraisonne en se montrant incapable de parler d’une seule et même voix. Alors que certains pays émergents tentent de bouleverser l’ordre des choses en instituant un monde multipolaire dans lequel ils auraient leur mot à dire, l’Afrique se réunit deux fois l’an pour réaliser de grandes déclarations rarement suivies d’effets. Tant que les intérêts de quelques-uns prévaudront sur l’intérêt général, tout changement sera impossible…

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