Rodrigue Nana Ngassam : « Le dialogue national ? Une réinvention de la palabre africaine »

entretien par Hervé Pugi.

Entre crises électorales, réformes constitutionnelles et problèmes sécuritaires, le principe de dialogue national essaime un peu partout à travers l’Afrique. Constructifs ou stériles, porteurs d’espoirs ou poudre aux yeux, les palabres vont en tout cas bon train. Pour y voir un peu plus clair, nous avons demandé à notre spécialiste maison, Rodrigue Nana Ngassam*, notamment chercheur associé au Groupe de recherche sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique (GREPDA), d’éclairer nos lanternes !

Scribouille : Le concept de « dialogue national » semble faire recette depuis peu en Afrique. Comment faut-il le comprendre ?

Rodrigue Nana Ngassam (R. N. N.) : Il est important de rappeler que le dialogue n’est pas une invention nouvelle, un concept nouveau pour les Africains. On remarque qu’à travers l’histoire et dans la plupart des sociétés, le dialogue fut usité pour résorber les conflits et que certains éléments de méthodologie du dialogue ont été et sont encore employés dans les sociétés traditionnelles et s’appuient sur des procédures et coutumes ancestrales. Le processus de démocratisation avait déjà été enclenché par les conférences nationales initiées en Afrique au début des années 1990, à la suite de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement des pays communistes de l’ancien bloc de l’Est.

Ces assises politiques imposées par les mouvements d’opposition aux pouvoirs établis, composés essentiellement d’organisations de la société civile, se sont soldées par des résultats variables. L’effervescence qui a accompagné ce processus était telle que certains observateurs n’ont pas hésité à annoncer le caractère irréversible de la démocratie pluraliste au plan universel, et en particulier en Afrique.

Aujourd’hui, le concept de « dialogue national » plus récent, a pour des raisons évidentes une connotation particulière puisque c’est généralement dans les pays en crise que l’on en a besoin. Ce qui est l’expression même de la démocratie dans la mesure où cela peut être qualifié de dialogue démocratique. Ça peut être un mécanisme essentiel à la promotion d’une démocratie sans violence. Et bien mis en œuvre, il contribue également à promouvoir les pratiques démocratiques en permettant à toutes les composantes de la société de faire entendre leur voix. En s’assurant que le dialogue ne se déroule pas uniquement entre élites politiques et en encourageant un véritable dialogue pacifique et inclusif, il est possible de créer cette légitimité démocratique.

 

Scribouille : Il est frappant de noter que la plupart de ces dialogues en cours (ou à venir) ont lieu dans des contextes forts différents. Peut-on, par exemple, comparer le dialogue entamé en Guinée à celui qui se tient en RDC ?

R. N. N. : Les facteurs crisogènes dans ces deux États ne sont pas les mêmes. En Guinée, les acteurs politiques guinéens engagés au dialogue inter-guinéen dont le dénouement a abouti à la signature le 12 octobre 2016 de plusieurs accords chers à l’opposition comme celui ayant trait à l’indemnisation des victimes des violences électorales ces dernières années (2013 et celles qui ont suivi) et la levée de l’équivoque sur l’organisation prochaine des élections locales et communales cherchaient à apaiser un climat sociopolitique tendu depuis des années. L’accord politique obtenu au terme de plusieurs semaines constitue, désormais, un document de référence pour trancher tous les différends politiques qui pourraient naître entre les partis politiques, la société civile et le pouvoir en place.

Par contre, en RDC, on assiste à un balai de chaises musicales où saisir l’essentiel du politique congolais n’est pas tâche aisée. Ici le dialogue national est censé aider à l’organisation de l’élection présidentielle qui doit en principe se tenir le 27 novembre prochain selon la Constitution. Alors qu’il termine son deuxième mandat, le président Joseph Kabila n’a pas le droit de se présenter à sa succession, la Constitution limitant à deux mandats la charge présidentielle. Invoquant divers prétextes (manque de moyens financiers, nécessaire actualisation du fichier électoral, recensement de la population), le pouvoir par l’intermédiaire de la Commission électoral nationale indépendante, ne semble pas pressée d’organiser cette élection. La question de la crédibilité de ce dialogue se pose.

Si une frange de l’opposition conduite par Vital Kamerhe (président de l’Union pour la nation congolaise) participe à ce dialogue, le reste de l’opposition réunie dans un mouvement né le 10 juin 2016 le « Rassemblement » (coalition de partis allant du MLC au G7), et emmenée par l’UDPS de l’opposant Étienne Tshisekedi, ont posé des conditions préalables à leur participation au dialogue : le respect des délais constitutionnels, la libération des prisonniers politiques et l’arrêt du harcèlement judiciaire contre les opposants politiques, et notamment contre l’ancien gouverneur du Katanga, le très populaire Moïse Katumbi. Leurs boycotts à ce dialogue et les polémiques qui entourent le consensus trouvé sur la séquence électorale pour ce qui est de l’organisation des élections présidentielles, législatives nationales et provinciales et de la gestion de l’après 19 décembre, date de la fin du second et dernier mandat de Joseph Kabila, n’ont pas fait retomber les tensions et les frustrations au sein de la population.

Les récents affrontements meurtriers survenus les 19 et 20 septembre 2016 lors d’une manifestation de l’opposition sont autant de signes inquiétants qui montrent que ces négociations intra-congolaises manquent de légitimité et entachent la réconciliation nationale en RDC. Des troubles restent donc à craindre avant cette échéance d’avril 2018.

 

Scribouille : Si l’on s’intéresse au cas du Gabon, comment interpréter la main tendue du président Bongo à la suite de sa réélection contestée ? S’agit-il d’un aveu de faiblesse ou d’un geste d’apaisement ?

R. N. N. : La démocratie postule normalement l’abandon de tout recours à la force au profit du dialogue dans les compétitions politiques. Aussi, il ne s’agit en aucun cas d’un aveu de faiblesse de la part du président Ali Bongo Ondimba. Il s’agit comme vous l’avez souligné d’un geste responsable et d’apaisement des tensions résultant du différend électoral afin d’éviter, comme lui-même l’a affirmé, « que la haine, la barbarie et la violence ne prennent à nouveau le dessus pour semer la terreur au Gabon » ; sa main tendue a pour mission de renforcer la légitimité des institutions en parvenant à un consensus sur leur bon fonctionnement et en instaurant la confiance dans celui-ci.

L’objectif étant d’harmoniser les vues et définir un agenda commun, précis et clair, de parvenir à une entente cordiale ou à une cohésion plus larges à l’échelle nationale et de proposer une vision commune pour l’avenir. Mais aussi, de dissiper toutes les matières qui suscitent des craintes et autres appréhensions consécutives à la violation du processus électoral.

 

Scribouille : Les dialogues en cours réunissent principalement les forces politiques des pays concernés. Cela peut-il suffire pour établir une concorde dans des États où le « clanisme » prédomine généralement sur la notion d’intérêt commun ?

R. N. N. : Bien souvent, les institutions de l’État ne fonctionnent pas correctement parce qu’elles sont mises à mal par la persistance de considérations tribales, ethniques ou encore claniques. Cette situation contribue à l’altération du climat politique, à l’accentuation des clivages personnels, politiques, voire ethniques, au maintien et à la radicalisation des régimes dictatoriaux issus des partis uniques qui sont devenus des partis forts qui n’ont rien à envier aux partis uniques d’antan avec en toile de fond une pluralité de petits partis pour la plupart sans envergure nationale.

Si, avec les indépendances, on a assisté à une réelle volonté de créer des nations, un État unitaire, le constat de l’échec est probant puisque le vote ethnique, tribaliste surtout régionaliste est légion en Afrique, comme le montrent les exemples des dernières élections présidentielles et législatives au Kenya, au Togo, en Côte d’Ivoire, en Guinée, etc. Il est pratiquement impossible à un homme du sud de se faire élire au nord et vice-versa ; dans une région donnée, c’est le facteur clanique ou ethnique qui prédomine. Dès lors, le dialogue politique n’aura tout son sens que s’il est inclusif et non exclusif en évitant la politique des clubs et en mettant l’intérêt de la nation toute entière en avant.

Un dialogue entre tous les acteurs des sphères politique, ethnique et sociale a plus de chances d’avoir des retombées positives si les accords qui en découlent sont jugés légitimes pour le peuple. De ce fait, ce modèle rend chaque individu de chaque groupe et à tout moment responsable de la destinée du pays.

Il n’y a pas de place pour un groupe important de citoyens qui attendrait éternellement de participer à la prise des décisions, jouant à l’opposition inféconde, se tenant souvent très longtemps à l’écart des décisions sur l’avenir de tous. Un gouvernement consensuel tait les petites divergences, se dote d’une grande vision civique et patriotique de la nation, subordonnant les intérêts particuliers des individus et des groupes à l’intérêt général.

 

Scribouille : Cette approche de dialogue vous paraît-elle plus intéressante que cette doctrine portée un certain temps par les grandes puissances de la communauté internationale qui préconisaient, à l’image du Soudan du Sud, un partage du pouvoir entre clans/partis antagonistes ?

R. N. N. : Le partage du pouvoir est un instrument de prévention et de résolution des conflits et d’établissement de la paix. Comme instrument de résolution des conflits, il entre généralement dans le cadre d’un accord de paix. La perspective du partage du pouvoir peut inciter les groupes d’opposition au gouvernement en place à accepter et à respecter l’accord de paix : grâce aux postes obtenus, chacune des parties trouve son compte dans la paix et est incitée à la préserver. Le succès ou l’échec dépend de l’acceptation par tous des dispositions et des mécanismes de partage du pouvoir (règle du jeu) et de la présence de garanties et de médiateurs extérieurs.

Cette doctrine n’est pas forcément une garantie absolue du respect d’un accord de paix ou du développement de la démocratie. Par exemple, lorsque sont en jeu des rentes sur des ressources ou le contrôle d’un territoire par certains groupes, l’attrait du partage du pouvoir peut être insuffisant pour les inciter à maintenir la paix. Parfois, un groupe juge opportun de signer le traité de paix ou l’accord de paix, puis trouve un prétexte pour reprendre la guerre, comme le Soudan du Sud en fait la triste expérience.

Par contre, le dialogue national est une approche beaucoup plus intéressante dans la mesure où il forge l’harmonie, la négociation, le consensus, la conscience d’union nécessaire, et le sens de la responsabilité permanente de chacun vis-à-vis de la destinée nationale. C’est ainsi qu’il mérite d’être considéré, à bien des égards, comme étant plus démocratique que la doctrine du partage du pouvoir.

 

Scribouille : Enfin, certains ont beaucoup parlé de « démocratie à l’Africaine » récemment. Que pensez-vous de cet autre concept et, le cas échéant, comme le définiriez-vous et diriez-vous que le dialogue tel qu’il prend forme aujourd’hui peut en être une spécificité ?

R. N. N. : Entre démocratie et non-démocratie, les expériences africaines actuelles se situeraient, en moyenne et avec une faible variance, dans une zone intermédiaire de « régimes hybrides ». Dans ces régimes survivraient des éléments de démocratie (élections) amalgamés avec des pratiques autoritaires inexpugnables. Cette vue d’ensemble produit bien une image (peu flatteuse) de la démocratie en Afrique, mais pas un « modèle », c’est-à-dire une référence forte qui aurait valeur d’objectif. Nul besoin de réinventer une « démocratie à l’Africaine » car ce modèle semble s’imposer chronologiquement puisqu’il se réfère à un passé révolu, à un âge d’or. Il ne correspond pas à une époque ; il est à tout moment sollicité et réactivé.

Aujourd’hui le thème de la « démocratie à l’Africaine » est repris par des versions qui ne s’appuient pas directement sur la tradition mais sur l’évolution récente des rapports de forces entre les continents. L’Afrique a enregistré des avancées notables et des échecs qui s’inscrivent dans le cours normal du processus de démocratisation qui est plus ou moins long selon les spécificités des pays. La démocratie est en construction, les propositions allant dans le sens de la consolidation de la démocratie et de l’assainissement de la vie politique existent déjà. Mais l’expérience est encore jeune et fragile, donc réversible. Il est donc heureux de constater que des conflits majeurs sur le continent sont traités dans un contexte de dialogue selon les procédures ancestrales de négociation et de restauration de la paix.

Les vertus du dialogue national sont en train d’inspirer la volonté et la nécessité de la formulation d’un nouveau type de gouvernance, participatif et inclusif. En cela, on peut voir dans celui-ci, une réinvention de la palabre africaine dans un contexte de modernité capable de devenir un outil de prévention et de résolution des crises. Et comme le reconnaissent les sages africains, la maturité d’un peuple s’évalue, non pas au nombre de tragédies qu’elle a connues mais à la manière dont le peuple s’y prend pour les gérer pacifiquement sans heurts ni combats.

 

* Rodrigue Nana Ngassam est doctorant en Études internationales à l’université de Douala, chercheur associé au Groupe de recherche sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique (GREPDA) et à la Société africaine de géopolitique et d’études stratégiques (SAGES). Il est par ailleurs chercheur junior au Canadian Network for Research on Terrorism, Security and Society (TSAS).

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