Roland Lombardi : « L’Arabie saoudite a besoin de la grande Égypte contre l’Iran »

entretien par Hervé Pugi.

L’Égypte et l’Arabie Saoudite, depuis quelques temps, c’est un peu « je t’aime moi non plus » Alliés de circonstances contre les Frères musulmans après les bouleversement de 2011, ces deux États voient renaître de leurs cendres des antagonismes d’une autre époque. On fait le point sur la dégradation des événements avec notre expert, Roland Lombardi*.

Scribouille : De vives tensions ont éclaté entre l’Égypte et l’Arabe saoudite lors du sommet de la Ligue arabe autour de la situation au Moyen-Orient. Pouvez-nous expliquer la ligne de fracture en matière de politique étrangère entre ces pays ?

Roland Lombardi (R. L.) : Cette période de turbulences est principalement due aux positions divergentes sur les questions régionales et notamment sur les dossiers syrien et yéménite. Ainsi, la diplomatie égyptienne s’est récemment permise le luxe et l’impertinence de voter, au Conseil de sécurité, en faveur de la résolution russe qui était pourtant farouchement combattue par les pays européens, les Américains et les pays du Golfe, avec à leur tête, bien sûr, l’Arabie saoudite !

De fait, les Saoudiens ont très mal vécu cette initiative considérée comme une véritable trahison de la part d’un pays qu’elle soutient pourtant financièrement à coups de milliards de dollars. C’est pourquoi la monarchie du Golfe a décidé, en représailles et pour rappeler à l’Égypte sa dépendance, de fermer le robinet du pétrole, officiellement pour le mois d’octobre seulement. En effet, 40 % des importations de produits pétroliers de l’Égypte, proviennent de l’Arabie saoudite.

Mais ces désaccords sur le dossier syrien ne sont pas nouveaux. En effet, le président Sissi, dès son arrivée au pouvoir en 2013, avait déjà repris langue avec Damas et depuis, en coulisse, il s’active à sauver le régime de Bachar el-Assad. Pour l’Arabie saoudite, qui s’échine depuis 2011, par sa diplomatie et ses aides militaires aux groupes « rebelles », à faire chuter Assad, c’est carrément insupportable.

L’autre point d’achoppement dans les relations égypto-saoudiennes est le refus de l’Égypte de mettre des troupes à la disposition de la coalition que dirige Riyad et qui combat les Houtistes pro-iraniens au Yémen. Même si des forces spéciales égyptiennes sont sûrement présentes sur le terrain, l’Égypte a une douloureuse expérience du Yémen depuis son intervention dans les années 1970. Enfin, la volonté du président égyptien de normaliser ses relations avec l’Iran, le pire « adversaire » de l’Arabie saoudite dans la région, n’est pas faite pour arranger les choses…

Scribouille : On ne peut pas négliger la dimension géopolitique de ces tensions. On connaît le lien existant, bien que quelque peu distendu dernièrement, entre l’Arabie saoudite et les États-Unis. Par ailleurs, l’Égypte s’est progressivement rapprochée de la Russie. Y a-t-il un lien de cause à effet de par cet état de fait ou est-ce un pur fantasme ?

R. L. : Non, ce n’est pas un fantasme et tout est lié bien sûr. Que cela nous plaise ou non, grâce à sa politique claire et cohérente dans la région, basée sur la non-ingérence et la lutte contre le terrorisme et l’islam politique, certes la Russie fait de bonnes affaires mais elle est surtout redevenue une puissance crainte et respectée, avec laquelle il faut dorénavant compter. Même sous l’ère soviétique, Moscou n’avait jamais atteint un tel leadership dans la zone. Ainsi, le message russe adressé aux États de la région a le mérite d’être clair et pourrait se résumer de la sorte : « Gérez vos pays comme bon vous semble mais nous ne voulons pas d’islamistes, ‘modérés’ ou pas, au pouvoir ; en échange et en cas de besoin, vous pourrez toujours compter sur notre fidélité et notre soutien ! ». La Syrie étant d’ailleurs l’exemple concret de cette promesse. C’est donc ce discours relativement simple qui séduit fortement les gouvernements contre-révolutionnaires arabes… et celui d’Abdel Fattah al-Sissi le premier ! Depuis la prise du pouvoir par le maréchal Sissi, l’Égypte n’a jamais été aussi proche de la Russie notamment dans les domaines sécuritaires et commerciaux. D’ailleurs, au mois d’octobre dernier, des forces spéciales russes ont participé à des manœuvres militaires communes avec l’armée égyptienne.

Enfin, les Égyptiens essaient de convaincre la Russie de reprendre les vols commerciaux entre les deux pays, suspendus depuis l’attentat de 2015 qui a détruit un avion de ligne russe dans le ciel du Sinaï, faisant 224 victimes. Le tourisme, on le sait, est vital pour l’économie égyptienne, mise à mal depuis la révolution de 2011, et les Russes étaient les rares vacanciers à se rendre sur le sol égyptien ces dernières années.

Scribouille : L’accession au pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi avait marqué un sérieux réchauffement des relations entre ces pays. Avec, notamment, un front commun idéologique quant à la lutte contre les Frères musulmans. Cette menace éloignée, quel intérêt Riyad a-t-il à continuer à soutenir Le Caire ?

R. L. : L’Arabie saoudite a besoin de la grande Égypte dans sa guerre d’influence contre l’Iran. Abdel Fattah al-Sissi est très bien conscient des attentes saoudiennes. Par ailleurs, il a démontré ces dernières années qu’il était un fin politique et un opportuniste, dans le bon sens du terme. Lors de son coup d’État en juillet 2013, il lui fallait un maximum de soutiens à la fois sur le plan intérieur qu’extérieur. Attaché militaire de l’ambassade d’Égypte en Arabie saoudite puis patron des renseignements égyptiens, Sissi a toujours entretenu de bonnes relations avec les Saoudiens. C’est donc logiquement vers eux qu’il s’est tourné pour s’assurer de leur soutien dans sa féroce répression contre les Frères musulmans – tout en profitant de diviser le camp islamiste, puisque les salafistes égyptiens étaient, eux, soutenus par Riyad – et surtout, afin d’obtenir auprès du Royaume, une aide financière conséquente pour soutenir à bout de bras l’économie égyptienne moribonde. En échange, le président-maréchal promettait de ne pas toucher aux salafistes mais au final, le deal entre Sissi et les salafistes était simple : en échange de leur autonomie et de leur influence potentielle chez les Égyptiens les plus religieux, les salafistes ne devaient jamais venir politiquement concurrencer et encore moins contester le Président. Depuis, le parti salafiste Nour a connu quelques divisions et défections. Il a été grandement marginalisé par le pouvoir et il a subi d’importants revers électoraux. De toute manière, l’expérience au pouvoir des Frères musulmans (2012-2013) a durablement discrédité les forces islamistes auprès d’une grande partie de l’opinion (même au sein de la tendance islamiste de l’électorat), qui considère désormais que l’usage de la religion à des fins politiques est illégitime, et que la mise à l’écart des Frères musulmans, comme celle à présent des salafistes, sont totalement justifiées. En 2015 déjà, une pétition avait d’ailleurs circulé pour demander que le parti Nour soit lui aussi écarté de la scène politique pour les mêmes motifs.

Scribouille : On se souvient que le début d’année avait été marqué par la polémique sur la rétrocession, finalement avortée, des îles de Tiran et Sanafir à l’Arabie saoudite. Cette décision avait touché les Égyptiens dans leur fierté nationale. Peut-on penser que pour le président Sissi, il est important de se démarquer de son voisin pour des questions d’opinion publique ?

R. L. : Dans le passé, les dirigeants égyptiens ont toujours brandi l’étendard de la souveraineté nationale. Aujourd’hui, comme ses prédécesseurs, le président Sissi utilise encore la fibre patriotique qui fonctionne toujours auprès d’un peuple égyptien très sensible sur ces questions. De plus, rappelons aussi, et encore une fois, qu’à l’inverse des dynasties chérifienne du Maroc et hachémite de Jordanie, la dynastie wahhabite n’est pas descendante du Prophète et l’image des Saoud s’est fortement ternie dans le monde musulman, notamment depuis ses choix stratégiques inconséquents dans la région à partir de 2011…

Scribouille : Enfin, dans le même ordre d’idée, les années 60 avaient été marquées par l’opposition entre le Nassérisme égyptien et le wahhabisme saoudien, se dirige-t-on vers une nouvelle guerre froide au Moyen-Orient ou ce scénario est-il inenvisageable à ce jour ?

R. L. : La situation dans la région a beaucoup changé depuis les années 1960. De plus, pour qu’il y ait une guerre froide entre deux États, il faut, la plupart du temps, que ceux-ci soient de puissance ou d’influence équivalente. Ce n’est pas le cas entre l’Égypte et l’Arabie saoudite. En l’occurrence ici, il faut juste se demander qui aura, à plus ou moins long terme, plus besoin de l’autre et qui aura le plus à perdre d’une détérioration de leurs relations.

Actuellement, les plans régionaux de Riyad et sa politique de soutien aux islamistes depuis les fameux printemps arabes sont un échec. Son intervention au Yémen est un fiasco. En Syrie, la monarchie est en mode swindle, comme on dit aux échecs. Il manœuvre en vue de compliquer la situation dans une partie, a priori, perdue d’avance. Par ailleurs, la monarchie bédouine (31 millions d’habitants), qui a été fondé dans les années 1930, aura-t-elle encore de l’influence (financière) dans les décennies à venir ? La puissance et l’influence relative mais aussi l’existence même de l’Arabie saoudite sont fondées sur le pétrole et le statut de gardienne des Lieux saints de La Mecque et Médine. Aujourd’hui, elle est de plus en plus isolée à l’international. L’attitude de l’Égypte que nous venons d’évoquer, comme dernièrement, le soutien de Saad Hariri apporté à Michel Aoun au Liban et élu président dernièrement, sont aussi des révélateurs de la perte de vitesse de la diplomatie saoudienne dans la région.

Avec des tensions politiques internes, une rente et des réserves pétrolières beaucoup plus modestes que par le passé, aucun investissement sérieux dans les domaines universitaires et technologiques, un stress hydrique sans précédent et le retour de l’Iran sur la scène internationale, l’avenir du royaume semble bien sombre.

Quant à l’Égypte, avec près de 90 millions d’habitants, son histoire et son armée la plus nombreuse et la plus puissante du monde arabes, à comparer avec la faible soldatesque saoudienne, elle est le véritable État phare de la sphère arabo-sunnite et reste incontournable.

Pour l’Arabie saoudite, l’absence d’alliance stratégique avec l’Égypte est de très mauvais augure. Mais, sincèrement, en l’état actuel des choses, elle ne peut rompre définitivement avec l’Égypte. Quant à Sissi, même s’il veut marquer son indépendance géopolitique vis-à-vis du royaume saoudien, par pragmatisme, il n’est raisonnablement pas dans son intérêt, pour l’instant, d’engager une rupture nette avec Riyad, notamment sur le plan financier…

 

* Docteur en Histoire, Roland Lombardi est consultant indépendant en Géopolitique, analyste au sein du groupe JFC Conseil et chercheur associé à l’IREMAM (Institut de Recherches et d’Études sur le Monde arabe et musulman) de l’Université Aix Marseille. Dernière publication : Gaz naturel, la nouvelle donne ? (co-aut., éd. PUF, 2016)

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