Quel futur pour le Cameroun ?

par Rodrigue Nana Ngassam*.

« Ne dure pas au pouvoir qui veut mais dure qui peut »[1]. C’est en ces termes que le président de la République du Cameroun Paul Biya a répondu à la question d’un journaliste le 3 juillet 2015. À la tête de l’État depuis 1982, « l’homme lion », « l’homme du renouveau », « l’homme du 6 avril 1984 » comme certains aiment à le surnommer, ne fait plus l’unanimité. Après 34 ans de gouvernance et proche de 84 ans, un grand nombre de Camerounais estime qu’il est temps de passer la main. Sauf que le principal intéressé ne semble pas prêt à renoncer. La grogne va grandissante au sujet de l’alternance politique et de la stabilité du pays. L’insatisfaction interne et la combinaison des menaces externes constituent un cocktail déstabilisateur.

 Après plus de trois décennies sous la présidence de Paul Biya, la vie politique camerounaise se trouve dans une nouvelle configuration dans laquelle la contestation sociopolitique et le jeu électoral ébranlent la position présidentielle. En effet, avec autant d’années passées au pouvoir que son prédécesseur, l’espoir qu’a suscité le président est vite retombé d’un cran. Le régime du renouveau ne fait plus l’unanimité. Beaucoup considèrent qu’un nouveau mandat serait celui de trop ; inutile tant le régime ploie sous tous les maux et fait l’objet des critiques. Au maintien du statu quo s’oppose une nouvelle génération qui en appelle à la défiance vis-à-vis de cette candidature.

Cette défiance est à la fois la conséquence d’un régime politique en crise de légitimité – marqué par la rupture du contrat politique entre gouvernants et gouvernés – une importante paupérisation et de nombreuses insatisfactions (notamment des jeunes[2]) : le niveau élevé de la corruption et des détournements des deniers publics par la classe politique ainsi que les tentatives du gouvernement pour contrôler le processus électoral afin de se maintenir au pouvoir. La désillusion est totale et s’exprime par l’inertie, cette impression tenace que le système est figé. Le rendez-vous électoral aiguise les appétits, ravive les désaccords et finalement fait exploser les conflits latents.

La crise du changement politique 

Depuis son accession au pouvoir en 1982, Paul Biya semble plus préoccupé par la maximisation de son influence que par la préparation d’un successeur. Sa démarche semble structurée par l’ajournement sine die du choix de l’héritier présomptif. Tout prétendant crédité à tort ou à raison d’une ambition présidentielle est vite balayé. Avec les rumeurs d’une élection anticipée, il n’est pas à exclure que le régime opère une nouvelle modification de la Constitution afin de désigner un nouveau prétendant. Dans ce cas de figure, la création d’un poste de vice-président « dauphin » pourrait sans doute rééquilibrer le paysage ethnico-régional et lever l’équivoque sur la phobie relative du numéro deux. Autre point saillant qui fait l’objet de critiques virulentes : l’alternance conservatrice qui se lie en termes de pérennité à travers un axe Nord-Sud. L’éventuelle arrivée au pouvoir d’un ressortissant de l’espace géopolitique « anglo-bami » ou « pidginophone » semble toujours perçue avec frayeur du fait de la construction sociale de la « menace anglo-bami »[3].

Pour Luc Sindjoun[4], « deux logiques sont donc susceptibles de s’affronter dans le cadre d’une éventuelle alternance : la logique étatique et la logique démocratique. Celle-là, soutenue par les intérêts dominants est en quête de rationalisation ; celle-ci née de l’élargissement du champ politique demeure bridée par l’État ». Dès lors, la succession présidentielle et la transition démocratique n’étant pas encore acquises, c’est peut-être la société, prise dans son ensemble, qui déterminera l’après-Biya.

Société politique, société civile et alternance

La société politique et civile au Cameroun est à nouveau à l’ordre du jour. Longtemps censurés[5] et même assujettis[6] au pouvoir de Yaoundé, ses acteurs voudraient aujourd’hui jouer leur rôle de déclencheurs du changement politique. Désormais, la société civile se mobilise auprès des populations[7] en attendant les rendez-vous électoraux de 2018. Sauf que cela ne se fait pas sans embuches, celle-ci a perdu sa capacité de mobilisation des masses. De plus, les partis d’opposition, les associations, les ONG comme les syndicats ont été infiltrés et désarticulés par le régime, réduisant par là-même leur capacité d’organisation et d’action. Il a fait de la méfiance envers l’autre, caractéristique des régimes autoritaires, une culture présente dans toutes les sphères de la société. Une loi portant répression des actes de terrorisme menace même de la peine de mort, ceux qui se risqueraient à « perturber le fonctionnement normal des services publics » ou « créer une insurrection générale dans le pays ». De même, toutes manifestations ou rassemblements organisés sont la plupart des temps frappés d’interdits.

Paradoxalement, la grande inconnue reste la population, indécise, dont le régime joue sur la peur. La répression brutale des évènements de février 2008 reste dans les esprits des Camerounais. D’autant plus que l’opposition avait été totalement absente. Aussi, malgré leurs différences apparentes, l’opposition et la société civile ne mobilisent plus les Camerounais, désabusés et qui peinent même à percevoir jusqu’à leur utilité. Nombreux sont donc ceux qui pensent aujourd’hui que le temps va faire son effet sur le « vieux, pas besoin de le bousculer » et d’autres qui, avec la menace de Boko Haram, pensent qu’« il est le seul rempart pour maintenir la paix et l’unité ».

 

L’imbroglio Boko Haram et la théorie du complot

Longtemps considéré comme un havre de paix et de prospérité, la dimension géopolitique et stratégique du pays est au centre des contraintes sécuritaires et de plusieurs menaces. La région septentrionale du Cameroun constitue désormais un théâtre d’opérations de Boko Haram. Initialement sous-estimée par les autorités, qui le réduisaient à un problème intérieur nigérian, l’incursion de la secte a mis en évidence la menace que représente ce groupe terroriste. Un danger que le régime entend récupérer pour les prochaines échéances électorales. Pas d’autre alternative en dehors du président Biya !

De nombreux dignitaires mettent même en perspective la menace Boko Haram par rapport aux stratégies des puissances étrangères et aux acteurs locaux complotant contre le chef de l’État. Cette hypothèse alimente les fantasmes au Cameroun où la mise en scène politique et les jeux médiatiques permettent de faire partager aux populations l’idée d’une fragmentation de Boko Haram : l’un nigérian et l’autre camerounais aux visées et aux prétentions divergentes. Les frustrations d’une partie des élites du RDPC ou des dirigeants condamnés dans le cadre de l’opération Epervier et leurs complices étrangers pourraient jouer un grand rôle dans cette tentative de déstabilisation orchestrée par des groupes criminels agissant sous l’étiquette Boko Haram.

Dépolitisée et désabusée, selon le politologue Eric Mathias Owona Nguini, la jeunesse a pour l’heure trouvé d’autres échappatoires : l’alcoolisme, la débrouillardise, l’émigration en Europe et l’enfermement dans les églises de réveil… Dès lors le plus grand défi de l’opposition camerounaise est de renouer avec le dialogue, notamment avec la société civile, et de raffermir ses liens avec les masses pour retrouver sa légitimité et sa crédibilité. Quant à Paul Biya, il a déjà prévenu : « L’élection présidentielle camerounaise de 2018 est certaine, mais encore lointaine. Nous avons le temps de réfléchir et, le moment venu, les Camerounais comme tout le monde sauront si je suis candidat ou si je prends ma retraite. »

 

[1] Paul Biya à François Hollande et à la presse: « Ne dure pas au pouvoir qui veut, mais dure qui peut », http://www.agenceecofin.com/

[2] Voir à ce sujet « Cameroun. Le péril jeune », Jeune Afrique n° 2814 du 14 au 20 décembre 2014.

[3] Luc Sindjoun, « Le champ social, désordres inventifs et mythes simplificateurs », Politique Africaine, n° 62, Juillet 1996.

[4] Luc Sindjoun, « Le président de la République au Cameroun (1982-1996). Les acteurs et leur rôle dans le jeu politique », CEAN-IEPB, n° 50, 1996, p. 19.

[5] Il faut voir ici la répression féroce des activités des associations et des partis politiques de la période d’Ahidjo à l’instauration du multipartisme dans les années 90 suite à une conjoncture de crise Ouverte en février 1990 par l’affaire YONDO Black, MUKONG Albert, EKANE Anicet et par le lancement du parti Social Democratic Front (SDF) le 26 mai 1990.

[6] Les partis politiques à une certaine époque ne semblaient pas servir à l’expression d’intérêts sociaux mais plutôt à défendre les ambitions individuelles de quelques hommes politiques et à jouer le jeu du pouvoir afin d’accéder à de hautes fonctions, voire à des portefeuilles ministériels quitte à se compromettre.

[7] Les « vendredis noirs » constituent désormais une journée où tous les camerounais doivent protestés contre la volonté du pouvoir de modifier la constitution et s’indignés contre le manque d’eau potable, l’accès à la santé, à l’électricité. Bref, l’accès à une meilleure condition de vie.

 

*Rodrigue Nana Ngassam est Doctorant en Études internationales à l’université de Douala (Cameroun), chercheur associé au Groupe de recherche sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique (GREPDA) et chercheur associé à la Société africaine de géopolitique et d’études stratégiques (SAGES). Il est par ailleurs chercheur junior au Canadian network for research on terrorism, security and society (TSAS).

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Une réflexion au sujet de « Quel futur pour le Cameroun ? »

  1. Analyse intéressante
    Elle retrace de façon sommaire les macules sociopolitiques de notre pays.Cet état de choses nous plonge dans l’incertitude et la perplexité quant à l’avenir de la jeunesse qu’on a tant assimilé au » fer de lance de la nation »

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