Babacar N’Diaye : « Tenir un langage de vérité »

par Babacar N’Diaye*.

Selon l’Institute for Economics and Peace, dans son rapport Global Terrorism Index 2014, AQMI, Boko Haram et Al-Shabab figurent dans le top 10 des groupes les plus actifs, violents et meurtriers depuis leur création. Cette indication montre le niveau de dangerosité de ces groupes qui ont déstabilisé des pays et des régions et qui contrôlent des pans entiers de territoires. Depuis quelques années, le continent africain est devenu le centre de gravité du terrorisme mondial.

Les moyens colossaux des groupes djihadistes renforcent leur présence et leur capacité de nuisance dans la région sahélienne. Pendant des années, la prise d’otages a représenté pour des mouvances islamistes comme le MUJAO et AQMI l’activité la plus lucrative. « L’industrie de l’enlèvement » a généré des millions de dollars. En 2011, AQMI demandait à la France pour quatre otages enlevés à Arlit dans le nord du Niger la somme faramineuse de 90 millions d’euros ! Le paiement des rançons des premiers otages au Sahel par les Occidentaux a modifié considérablement le rapport de force. Boko Haram, de son côté, a pu constituer un butin de guerre avec de nombreux braquages de banques et le paiement de droits de protection d’hommes politiques et de particuliers fortunés au Nigeria.

À cela, il faut ajouter les trafics en tout genre auxquels s’adonnent les groupes terroristes. De là émerge une interrogation : que reste-t-il de l’idéologie qui sous-tend l’action des terroristes face à des pratiques qui relèvent plus de la criminalité que du « djihadisme » ? Est-on toujours dans le « terrorisme idéologique » ou dans une forme de « banditisme organisé » ? Il semble que le quotidien de certains groupes islamistes soit devenu celui de réseaux criminels portés sur le blanchiment d’argent, le trafic de cigarettes, d’armes légères, d’essence, de drogue et les filières d’immigration clandestine. Les groupes terroristes, notamment AQMI, ont également su profiter des faiblesses structurelles des États de l’arc sud-sahélien pour s’implanter et agir en toute impunité. Dans plusieurs situations, ils ont pris le relais dans la fourniture de services sociaux de bases aux populations locales. Certaines régions sont en effet marquées par la défaillance des pouvoirs centraux qui se traduit par une absence de politiques publiques dans les espaces éloignés des capitales.

Sur le plan de la gouvernance politique, les questions récurrentes de corruption et d’enrichissements illicites ont créé une « dilacération » entre les gouvernants et les populations dans les zones les plus reculées. Le manque d’exemplarité de certains dirigeants de la région dans la gestion des deniers publics est un élément du discours radical transmis à une frange de la jeunesse désœuvrée. Cela renforce un sentiment d’exclusion sociale et donc de repli identitaire. Un profond sentiment d’abandon anime ces populations qui estiment que les élites sont loin de leurs préoccupations quotidiennes.

La question du développement des États africains se pose donc dans ce contexte de guerre contre le terrorisme. L’émergence ne doit pas être un slogan de campagne. Il faut combler le gap entre les régions en matière de développement à tous les niveaux alors que l’État se doit d’être exemplaire dans la redistribution des richesses et trouver des mécanismes efficaces pour réduire la corruption massive. Sans oublier de mettre en place des politiques publiques qui touchent toutes les zones du pays. La lutte contre le chômage des jeunes est une autre réponse significative face à la menace terroriste.

Comment réduire l’influence des terroristes et les empêcher de recruter auprès de la jeunesse africaine ? Cette problématique doit être un enjeu national pour chaque président africain. Il convient d’apporter les véritables solutions à cette jeunesse qui pourrait être tentée par le discours islamiste. Dans cet environnement, il est devenu aisé de développer un discours radical et de véhiculer une idéologie aux antipodes des préceptes mêmes d’une religion comme l’islam. Il est nécessaire d’affronter les groupes terroristes sur le terrain de l’idéologie et urgent de trouver des voies et moyens pour juguler le phénomène de la radicalisation auprès de cette tranche de la population qui absorbe cette idéologie extrémiste. La lutte contre l’obscurantisme religieux et les discours radicaux doit être une préoccupation dans les systèmes éducatifs des États de la région.

En quinze ans, les pays africains ont dû s’adapter à une menace terroriste devenue permanente. Longtemps considéré comme un danger extérieur au continent, le terrorisme islamiste est devenu la principale source de préoccupation pour les États. La lutte contre le djihadisme a souvent été menée de manière individuelle. La volonté politique de combattre efficacement le terrorisme a même souvent fait défaut à certains États. Il fut aussi un temps où des dirigeants africains ont considéré le problème terroriste comme celui du voisin. Mais la donne a changé avec les événements récents.

Il est important de tenir un langage de vérité aux populations pour accroitre leur niveau de vigilance. Il est fort probable que nous assistions à des attaques terroristes dans des capitales jusqu’ici épargnées. Les autorités étatiques semblent prendre la mesure des choses et c’est déjà un élément positif dans le dispositif sécuritaire. Une bonne coordination et une réponse commune sont les seuls gages d’un succès dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. Tous les pays doivent avoir le même niveau d’implication dans les stratégies de lutte contre ce fléau.

 

* Babacar N’Diaye est directeur-général adjoint du cabinet de conseil Impact Africa Consulting et expert sur les questions de sécurité et de terrorisme en Afrique.

 

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