« Dans ce Soudan, quoi que je fasse, je suis fini ! »

« Ma vie aujourd’hui ? Elle est menacée de toute part ». C’est là l’implacable constat effectué par Abdullahi Is. Cet activiste politique soudanais n’est pas bien vieux. Tout juste 33 ans. Suffisant pour en avoir pas mal vu. Beaucoup trop en fait. Pris en tenaille entre un régime qui surveille ses faits et gestes et une frange de la rébellion armée soucieuse de le réduire au silence, ce dissident a vu le combat en faveur de son Darfour natal se transformer en cauchemar.

Tout débute sur les bancs de la faculté de Khartoum. À tout juste 20 ans, Abdullahi Is. est habité par une idée : celle de faire entendre la voix des oubliés. « Nous souffrions de tant d’injustices et de discriminations au Darfour de la part du gouvernement central, explique l’intéressé. Ni infrastructure, ni système éducatif, ni soins médicaux dignes de ce nom. Nous vivions en marge de tout ». Le jeune homme a des convictions, partagées par nombre de ses camarades, les discussions vont bon train et les contacts se nouent. Très vite, notre homme se voit propulsé responsable d’une cellule étudiante rattachée au Justice and Equality Movement (JEM), groupe milicien islamiste opposé au pouvoir central et protagoniste du conflit au Darfour.

« Nous travaillions de manière clandestine afin de faire savoir ce qu’il se passait au Darfour, notamment en matière de violation des droits de l’homme. Nous compilions des informations, rédigions des rapports que nous tâchions de diffuser. » Pas simple dans un pays dominé par le tout puissant National Intelligence and Secret Service (NISS). « Ils nous avaient à l’œil, se souvient Abdullahi Is., n’importe quel militant passe forcément par la case arrestation au moins une fois dans sa vie. Les forces de sécurité voulaient nous faire taire mais nous avons tenu bon. C’était un devoir. ».

En 2006, c’est la grande aventure. Accompagné de trois camarades, tous étudiants, l’activiste veut passer à l’action et rallier les zones alors sous contrôle du JEM au Darfour-Nord. « Nous avons fait une halte à El Fasher pour rencontrer les étudiants de l’université locale » mais la réunion tourne court : « Six voitures des forces spéciales nous ont encerclé. Leurs occupants étaient armés et des coups de feu ont éclaté. » Un étudiant est tué et quatre autres blessés alors qu’une centaine de personnes est interpellée d’après les dires de notre témoin refroidit par la tournure des événements. Face au danger, pas d’autre choix que de faire demi-tour pour retrouver la capitale et la clandestinité.

L’incident dramatique ne fait pourtant que raffermir l’envie d’Abdullahi Is. et de ses camarades d’en découdre. Trois ans plus tard, cap sur le Tchad. Ce voisin du Soudan, avec qui Khartoum a longtemps entretenu des rapports compliqués, a longtemps été la base arrière de tout ce que le Darfour à pu compter de rébellion armée, dont le Justice and Equality Movement. C’est là notre homme compte rejoindre le commandement de Muhammed Bashar Ahmed et – enfin – passer des paroles aux actes. Pourtant, le 10 juin 2009, sa vie va inexplicablement basculer dans l’horreur : « J’ai été interpellé par des hommes du JEM et jeté en prison. » Ce qui lui est reproché ? De prétendues prises de position anti-Zakawa au cours de sa dissidence. Dans un Soudan pluriethnique, ce peuple vivant à cheval sur le Tchad, le Darfour et la Libye est alors une composante majeure du JEM. « J’ai été placé à l’isolement pendant quatre long mois. Là, on m’a fait subir différentes tortures, psychologiques comme physiques », se remémore douloureusement Abdullahi Is. Le retour parmi ses semblables sera un autre chox : « Je me suis retrouvé avec une soixantaine d’autres personnes dans une toute petite pièce sans fenêtre. La plupart des prisonniers étaient de simples civils. On ne nous donnait que peu à manger. Il n’y avait ni eau ni médicament alors que beaucoup de prisonniers étaient malades. Certains ne parvenaient plus à se lever ni à marcher, tout juste à ramper. Il n’y avait aucune hygiène. Nous étions sales et des insectes venaient se coller sur nos corps. Certains nous suçaient le sang. »

Les mois se suivent et se ressemblent, dans une même misère, jusqu’à en perdre toute notion de temps. Pourtant, une autre date reste bien ancrée dans la mémoire de l’activiste : « Le 4 décembre 2010, j’ai retrouvé Malik Adam Tairab. Je l’avais connu en 2004 à l’université où il avait participé aux activités liées au JEM. » Ce dernier était parvenu à rejoindre les zones « libérées » par les rebelles dès 2005 pour ensuite devenir responsable du renseignement militaire au sein de la puissante milice. Une belle ascension stoppée nette pour des raisons… ethniques. « Il était issu de la tribu Berti, précise Abdullahi Is., et cela ne plaisait pas aux Zakawa. Certains voulaient sa tête comme sa place. Ils ont créé de toutes pièces des accusations pour le faire tomber. Il a finalement été enfermé en mars 2008 ».

Unis à leurs débuts dans la dissidence, les deux hommes se retrouvent à partager des instants tragiques. « Des hommes sont venus un jour et nous ont conduit hors de la prison, narre avec gravité notre interlocuteur. Ils ont sorti des sacs plastiques dans lesquels ils ont versé une sorte de poudre, comme une épice. Ils nous les ont placé sur la tête. Il était impossible de respirer là-dedans. La brûlure était atroce, j’ai senti mon corps s’engourdir et j’ai perdu connaissance. Chaque fois que je revenais à moi, ils recommençaient. Je ne sais combien de temps tout cela a duré… »

Deux jours plus tard, nouvelles tortures. Jambes et bras liés, Abdullahi Is. et Malik Adam Tairab se retrouvent suspendus à un arbre. « On ne pouvait pas se plaindre. Ils nous tapaient et nous cognaient dessus avec des tiges en bois, se souvient le supplicié. « Ils voulaient qu’on leur avoue des crimes imaginaires. Nous leur avons dit que cela n’arriverait jamais et qu’ils pouvaient nous tuer s’ils le souhaitaient ». Résultat: « Ils ont abattu Malik de cinq balles. Trois dans la poitrine et deux dans la tête. Il est mort instantanément. » Un docteur est tout de même appelé pour acter le décès. Cause retenue : maladie. Abdullahi Is., lui, en ressort miraculeusement : « Ils ont parlé de me faire subir le même sort mais, grâce à Dieu, ils ont jugé qu’il était trop tard, qu’il valait mieux faire ça un autre jour. »

Difficile d’en savoir plus sur les raisons de cette mansuétude. Les jours et les semaines qui suivent semblent comme drapés d’un linceul de silence. Les souvenirs se font incertains, le récit approximatif. « Je ne sais plus. J’étais en état de choc », balaie l’intéressé qui se dit alors fort logiquement « dévasté physiquement comme psychologiquement ». Un calvaire qui aura duré 27 interminables mois avant de retrouver la liberté sans plus d’explication. Fin de l’histoire ? Persona non grata dans son propre État, Abdullahi Is. retrouve Khartoum et une vi de confinement. « Le NISS ne me lâche pas et certains chez les JEM continuent de me menacer », explique-t-il. A tout juste 33 ans, en guise de conclusion, il l’affirme : « Dans ce Soudan, quoi que je fasse, je sus fini ! »

Hervé Pugi

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