Jeffrey Lewis : « La musique est devenue ma vie »

Grande-Bretagne, Allemagne, Suisse, Autriche, Italie et France, Jeffrey Lewis est de retour sur les routes européennes. L’opportunité de causer musique mais pas seulement avec cette figure majeure de l’antifolk. 

Scribouille : Une tournée se profile en Europe. Après tant d’années, où trouves-tu encore la motivation pour monter sur scène ?

Jeffrey Lewis (J. L.) : Mes tournées ne durent habituellement que deux ou trois semaines, parfois quatre mais c’est plus rare. Faire court te permet de conserver une certaine fraicheur, tu n’as pas le temps de te lasser. Une autre chose qui rend le fait de partir en tournée à la fois passionnant, amusant et stimulant artistiquement est de pouvoir peaufiner de nouvelles chansons. Et puis, surtout, j’essais de proposer une setlist différente chaque soir. Je peux maintenant piocher dans une longue liste de chansons – des anciennes, des nouvelles, des « illustrées », des reprises – et c’est un super défi que de se réinventer continuellement en tentant de créer un set intéressant soir après soir. J’ai vraiment du mal à comprendre les groupes qui jouent tout le temps la même chose. Cela doit devenir vraiment chiant à force.

Scribouille : Est-ce un privilège de mener une telle vie ou est-ce qu’il t’arrive de te dire que tu serais finalement bien mieux assis derrière un bureau ?

J. L. : Les gens me disent parfois « tu vis ton rêve ! » Mais ce n’est pas MON rêve… ‘Quand je serai grand, je ferai des comic books’, c’était ça MON rêve ! La musique n’était pas mon rêve mais elle est devenue ma vie. Et même si j’aime ça – écrire des chansons et monter sur scène – mon rêve reste toujours de me consacrer aux comic books. Alors, oui, peut-être que ma vie serait bien meilleure derrière un bureau, à condition que cela soit pour dessiner ! Même s’il me serait bien difficile désormais d’arrêter la musique…

Scribouille : Mur à la frontière, « travel ban », Charlottesville… Es-tu l’un de ceux pour qui le terme « Résister » a pris une signification particulière depuis quelques mois ?

J. L. : Résister est important, mais il peut y avoir 100, 10.000 ou 1.000.000 de personnes qui défilent dans les rues, cela ne change rien au fait que 60.000.000 d’Américains ont voté pour Trump. Je continuerai à manifester, je me rends aux grands rassemblements de Washington DC, mais le changement ne peut venir que par les urnes. Les prochaines élections seront cruciales. Ceux qui soutiennent Trump n’en ont rien à faire des défilés, alors c’est aux manifestants de transformer leur colère en un vote qui portera de nouveaux élus aux affaires. Mais Trump lui-même n’est pas ce qui m’effraie le plus. Il est juste un odieux connard sur une planète qui en regorge. Le plus effrayant est surtout qu’il y ait eu tant de personnes pour voter pour ce gars ! Comment ont-ils pu le choisir pour nous représenter ? Que représente-t-il ? C’est horrible d’y penser et c’est vraiment triste…

Scribouille : En même temps, Donald Trump ferait un super personnage de cartoon, non ?

J.L. : J’imagine. Mais ça me rend malade de le voir ou de penser à lui alors je préférerai mater autre chose…

Scribouille : On se souvient de la maxime apposée par Woody Guthrie sur sa guitare, « This machine kills fascists », la musique peut-elle vraiment avoir ce genre d’influence sur les foules ?

J. L. : Je viens justement d’acheter un vieux vinyle défraichi de Woody Guthrie, Ballads of Sacco & Vanzetti. Ce qui leur est arrivé est resté dans les mémoires de certains uniquement parce qu’un grand artiste comme Woody a fait se rencontrer l’histoire de ces hommes et son art. Le fait est que nous recevons beaucoup de messages à travers la culture ou le divertissement. Ils ont un effet considérable sur la manière dont les gens peuvent penser ou ressentir les choses. Ce qu’ils font passer s’imprègne en nous de manière quasi subliminale. Regardez Compton en Californie, cette ville est maintenant connue de la planète toute entière grâce aux grands albums de hip-hop de NWA, Dr Dre et quelques autres. Personne n’y aurait prêté attention sinon. En même temps, ils auraient tout aussi bien pu décider de mettre en lumière le Wyoming et tout le monde se serait tourné vers le Wyoming ! A contrario, il y a des choses dont tu n’entends jamais parler. De syndicalisme par exemple. Cela a été exclu du champ culturel, rendu invisible et, de fait, cela ne trouve pas sa place dans les esprits du plus grand nombre. Alors, quelque part, peu importe finalement ce que Woody Guthrie a pu écrire sur sa guitare, cela signifie bien moins que son œuvre elle-même.

Scribouille : Il y a un demi-siècle, la jeunesse vibrait pour des Bob Dylan, Neil Young, Jimi Hendrix ou Joan Baez… Aujourd’hui, les stars sont Justin Timberlake, Aryanah Grande ou Taylor Swift. Comment l’expliques-tu ?

J. L. : Je crois surtout que dans les années 60 des millions d’albums étaient vendus par des artistes dont plus personne ne se souvient aujourd’hui. Des disques qui ont été oubliés parce qu’ils ne présentaient pas grand intérêt. En revanche, ce qui était vraiment bon l’est resté pour tout le monde. Il y aussi cette habitude de toujours regarder en arrière en pensant que c’était forcément mieux avant. Je suis certain que dans 50 ans, si les gens sont toujours autant intéressés par la musique qu’ils le sont aujourd’hui, il y en aura probablement pour dire que notre époque était géniale côté musique. Simplement car seules les œuvres majeures resteront ! Je suis prêt à parier que les plus grands albums et chansons des cinq ou dix dernières années ne sont pas encore connus. Il y a tellement de trucs qui sortent. Il y a tellement de trucs qui sortent ! Certains doivent être incroyables, fantastiques, éternels mais il faudra du temps pour les révéler. Il faut que l’érosion fasse son effet et que toutes les saletés soient naturellement évacuées pour que ne restent plus que les diamants. Tel l’eau s’écoulant sur la roche.

Scribouille : Un dernier mot sur les projets en cours. Un nouvel album à venir ?

J. L. : J’ai enregistré trois albums ces derniers mois, mais je ne sais pas encore ce qu’ils vont devenir. Il y a un disque de reprises consacré à Tuli Kupferberg des Fugs. Il est mort il y a quelques années et j’avais dans l’idée depuis un moment de réinterpréter ces écrits, pas simplement ces chansons ou ses poèmes les plus connus mais aussi d’autres choses qui n’ont jamais été enregistrées. J’en ai fini avec ce disque, je suis en train de voir comment le sortir. J’ai également travaillé sur un album avec Peter Stampfel de The Holy Modal Rounders mais celui-ci a encore besoin d’être peaufiné. Enfin, il y a le successeur à Manhattan avec mon propre groupe, Los Bolts. Toutes les chansons ont été enregistrées il y a quelques mois mais elles ne sont pas encore mixées. Et puis j’ai envie d’en écrire d’autres, voir ce qu’elles donnent en studio. Bref, il y a encore du boulot. J’espère en tout cas sortir quelque chose fin 2017 ou début 2018. Et puis, bien sûr, je dois me remettre à un comic book !

entretien réalisé par Hervé Pugi

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